Nouveaux panneaux pour conducteurs vieillissants?

Pour sécuriser davantage notre réseau routier de plus en plus complexe et achalandé, Transports Québec allouera 100 millions $ sur dix ans pour remplacer, normaliser et entretenir les quelque 40 000 panneaux de signalisation qui surplombent et longent nos routes. Dotés d'une pellicule rétroréfléchissante et d'une police de caractère plus lisible, ces outils de communication dernier cri sont plus efficaces pour faciliter le repérage et la lecture des indications.
Or, pourquoi certains commentateurs ont-ils désapprouvé d'un revers de main ce projet, avant même de prendre connaissance des faits? Comment également ne pas s'indigner que certains journalistes aient récupéré cet événement pour ironiser sur les automobilistes âgés?
Réaction des médias
Dans son communiqué, Transports Québec précise que cette amélioration profitera à tous. On ne fait pas spécifiquement allusion au vieillissement des usagers, même si les aînés seront les premiers à en bénéficier.
Pourtant, cette mesure a servi de prétexte à certains commentateurs pour stigmatiser les automobilistes âgés. Certains ont en effet fait preuve de «dérapage», «d'inconduite déroutante» et d'âgisme en exagérant les déficits visuels des automobilistes plus âgés, ou la lenteur de leurs réactions, et en proclamant sans discernement leur soi-disant incompétence au volant.
Citons quelques déclarations irrespectueuses, parmi tant d'autres, glanées dans les journaux et sur la toile: «Non seulement les automobilistes âgés ont-ils la vue diminuée, mais on peut se demander s'ils sont toujours à leur place sur les routes». «Le conducteur moyen vieillit et voit moins bien. Il pourrait changer de lunettes ou s'en acheter, ou bien lâcher le volant pour se laisser conduire». Pire encore: «Tant qu'à adapter nos routes en fonction du vieillissement de la population, adaptons! Il faut augmenter le nombre de haltes routières, car il n'y a pas que la mémoire qui est lâche en vieillissant, la prostate aussi (...) «.
Ces stéréotypes envers les aînés détonnent et ces remarques méprisantes et disgracieuses heurtent. On est décidément à mille lieues de la perception de l'aîné comme citoyen à part entière!
Par ailleurs, des représentants des partis d'opposition et du Syndicat de la fonction publique sont d'avis que la vétusté de la signalisation routière représente une dangerosité moindre que d'autres éléments clés de nos infrastructures routières. «Qui se plaint de l'illisibilité des panneaux pour qu'il apparaisse justifié de se lancer dans une telle dépense?» s'interroge un observateur.
Enfin, on sait que depuis la fermeture du Centre de signalisation géré par l'État, la confection des panneaux est désormais confiée au secteur privé. Voilà qui ravive les soupçons de favoritisme qui prévaudrait au ministère concerné dans l'attribution des contrats. Ceux qui fondent leur argumentation critique sur ce point font trop facilement écho à la méfiance actuelle des citoyens vis-à-vis de toute initiative étatique majeure.
Bilan et réforme du réseau routier
Cette discussion nous introduit au coeur du débat. Le renouvellement des panneaux de signalisation, ou toute autre mesure préventive, sont-ils devenus nécessaires considérant notre bilan routier et le vieillissement démographique?
Selon la SAAQ, nonobstant l'augmentation des véhicules et des détenteurs de permis, le nombre de victimes d'accidents routiers est en chute constante depuis dix ans. Les moins de 35 ans assombrissent toutefois ce bilan, étant plus impliqués dans des accidents (60 en moyenne pour 1000 titulaires de permis) que les 55 ans et plus (25 accidents en moyenne). Cependant, à kilométrage égal, les risques de collision grimpent en flèche à partir de 80 ans, les automobilistes plus âgés rejoignant alors la performance des conducteurs de moins de 25 ans.
À première vue, le renouvellement de la signalisation est une intervention bien timide comparée à d'autres facteurs de dangerosité, tels la vitesse excessive, le dépassement interdit, les manoeuvres dangereuses, la conduite en état d'ébriété et le car surfing. Il n'empêche que certains arguments militent en faveur de cette cure de rajeunissement.
D'abord, il serait aberrant de se soustraire à l'implantation de cette dernière génération de panneaux verts. Celle-ci s'inscrit dans le contexte des nouvelles normes de signalisation nord-américaines.
Ensuite, cette initiative présente un excellent rapport coût-bénéfice. Non seulement la sécurité de tous les usagers sera-t-elle accrue, mais aucun coût additionnel ne sera imputé à cette opération de remplacement. Elle s'effectuera en effet au rythme de l'usure normale des panneaux dont l'espérance de vie est d'environ douze ans.
Par ailleurs, même si notre bilan routier prend du mieux, force est d'admettre que la population québécoise vieillit rapidement. Concrètement, 75 % des aînés possèdent un permis et la majorité conduit régulièrement un véhicule. S'ajoute le fait que le nombre de kilomètres parcourus croît sensiblement chez cette catégorie d'usager. Une signalisation repensée et à la fine pointe de la technologie ne peut que favoriser leurs déplacements, leur sécurité et leur qualité de vie.
S'agissant maintenant de la performance des automobilistes aînés, la consommation de certains médicaments, les changements sensoriels, cognitifs et physiques, comme la fatigue et les troubles de la mémoire procédurale, peuvent altérer sensiblement l'aptitude à conduire de façon sécuritaire. L'avance en âge s'accompagne d'une acuité visuelle et périphérique réduite, surtout la nuit et par mauvais temps, même avec le port de lunettes ou de lentilles cornéennes. Pour ces raisons, maximaliser la visibilité des informations routières peut aider à compenser certains de ces déficits.
Enfin, ne perdons pas de vue que 138 808 accidents routiers sont survenus au Québec l'an dernier! Même si la signalisation n'était pas nécessairement en cause dans ces fatalités, on ne peut que saluer la réforme entreprise qui renforcera la sécurité routière pour tous. Bien entendu, l'on doit poursuivre la rénovation des autres composantes de notre réseau, soit l'entretien et la réfection des chaussées, l'élargissement des bretelles d'accès ou de sortie des autoroutes ou la reconstruction des ponts ou viaducs.
Concluons sur une note encourageante: notre performance routière progresse et nous peaufinons notre réseau routier. Cela dit, Transports Québec pourrait envisager d'autres avenues pour rendre plus efficace encore la signalisation. Il y aurait lieu par exemple d'optimiser l'emplacement des panneaux en fonction du temps de reconnaissance plus long que requièrent les automobilistes âgés, puis rendre plus clairs les messages et enfin les écourter.
Richard Lefrançois professeur associé
à l'Université de Sherbrooke
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