Nouveaux enjeux, nouveaux joueurs

ÉDITORIAL / À peine 14 mois après la formation de son premier gouvernement, Justin Trudeau n'avait d'autre choix que de rebrasser les cartes devant les défis de 2017 avec l'arrivée au pouvoir de l'imprévisible Donald Trump, à Washington, et les différends commerciaux qui se dessinent entre le Canada et les États-Unis sur la question du bois d'oeuvre et de l'ALENA.
La grande surprise du remaniement ministériel d'hier est le remplacement de Stéphane Dion par Chrystia Freeland aux Affaires étrangères et la décision du député de Saint-Laurent de quitter la politique fédérale après 21 ans de service public.
Mme Freeland, qui était ministre du Commerce international, est remplacée par le député de la circonscription de Saint-Maurice, François-Philippe Champagne, avocat et homme d'affaires.
Plusieurs raisons peuvent avoir incité le premier ministre Trudeau à vouloir écarter M. Dion de son cabinet, mais le passage de ce dernier au ministère des Affaires étrangères a été difficile, pour ne pas dire décevant.
M. Dion a eu bien du mal à défendre la décision d'Ottawa d'approuver la vente de blindés à l'Arabie saoudite, un pays qui multiplie les violations des droits de la personne, tout en essayant de convaincre les Canadiens que le fait de maintenir des liens commerciaux avec Ryad permettait au Canada de sensibiliser les dirigeants saoudiens à cette situation.
Parallèlement, et même si cela n'a peut-être rien à voir avec la décision de M. Trudeau, M. Dion a semblé manquer de convictions et de moyens dans le dossier du blogueur Raïf Badawi, détenu en Arabie saoudite pour « insulte à l'islam » et dont la famille vit à Sherbrooke.
Résultat : rien ne semble avoir bougé dans cette triste affaire depuis l'arrivée des libéraux au pouvoir.
En outre, on voit mal comment Stéphane Dion, un homme politique intelligent, mais intransigeant et un brin hautain, aurait pu composer avec la personnalité intempestive, vulgaire et simpliste de Donald Trump.
Toutefois, rien n'est gagné pour sa successeure Freeland, même si elle a déjà tissé des liens avec des membres de l'équipe de M. Trump et se dit sûre que le bon sens prévaudra sur les visées protectionnistes de Donald Trump.
D'une part, il sera intéressant de voir comment Chrystia Freeland, une ancienne journaliste et auteure de Plutocrats, un livre sur l'impact social de la croissance des inégalités, saura composer avec un Donald Trump misogyne qui n'aime pas les médias et dont le cabinet est composé de plusieurs milliardaires.
D'autre part, la nouvelle ministre des Affaires étrangères et chantre du libre-échange devra être très persistante devant la volonté du futur président américain de revoir l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), ce qui envoie un signal inquiétant au Canada, le plus important partenaire commercial des États-Unis.
Autre paradoxe au sujet du choix de Mme Freeland : la nouvelle cheffe de la diplomatie canadienne est interdite de séjour en Russie pour avoir exprimé son appui à l'Ukraine à la suite de l'annexion de la Crimée par les forces de Vladimir Poutine.
Comment le gouvernement Trudeau espère-t-il améliorer ainsi nos relations déjà compliquées avec ce pays?
Le premier ministre Justin Trudeau a convié ses ministres à une retraite fermée à Calgary dans une dizaine de jours afin de préparer la rentrée parlementaire.
Les dossiers ne manqueront pas : nouvelle mission canadienne de paix avec l'ONU, légalisation de la marijuana, transferts en santé, pipelines et nouvelle administration Trump à Washington.
Au-delà de l'image de renouveau, le gouvernement Trudeau, et Chrystia Freeland au premier chef, aura fort à faire pour protéger les intérêts du Canada devant les discours protectionnistes et populistes du nouvel occupant de la Maison-Blanche.