Le principal prédicteur de la présence du myriophylle dans un lac, c'est la présence d'une rampe de mise à l'eau pour les bateaux.

Myriophylle : mythes et réalités

Vrai ou faux? Le myriophylle en épi, cette plante envahissante des lacs dont on parle tant ces derniers jours, est introduite dans les lacs par les canards et les hydravions, se propage par fragmentation des tiges causée par le passage des kayaks et des pédalos et prolifère dans les lacs riches en phosphore. La pire chose à faire pour s'en débarrasser est de l'arracher.
Toutes ces affirmations sont fausses ou ne reposent que sur des hypothèses bien fragiles. Le problème du myriophylle envahisseur, connu depuis plus de 50 ans - la plante est présente au Québec depuis au moins 1957 - a fait l'objet de nombreuses recherches, malheureusement méconnues du grand public. Quelques retours sur les mythes et réalités de cette plante redoutable.
Les modèles de propagation sont clairs : le principal prédicteur de la présence du myriophylle dans un lac, c'est la présence d'une rampe de mise à l'eau pour les bateaux. Ce sont les embarcations, et non les canards ou les hydravions, qui propagent la plante de lac en lac, par fragments de tiges accrochés aux hélices ou aux remorques. D'où l'importance des stations de lavage qui peuvent réduire de 90 % les risques d'introduction.
Une fois dans un lac, la plante se propage effectivement d'un site à l'autre grâce aux fragments de tiges. Les hélices des bateaux peuvent contribuer à fragmenter les tiges, mais on oublie souvent que la plante se fragmente elle-même : c'est sa stratégie pour se propager. Une fois le myriophylle bien installé, éliminer les embarcations du lac ne contribuera donc en rien à régler le problème.
Le lien qu'on fait entre la pollution par le phosphore et l'abondance du myriophylle a la vie dure. On sait pourtant depuis 30 ans que l'élément limitant (en manque) pour le myriophylle n'est pas le phosphore (il se contente de peu), mais plutôt l'azote, en tout cas pour les lacs de l'Estrie. Il existe par ailleurs des lacs en excellente santé (non pollués) qui sont aussi envahis par le myriophylle. Il y a de très bonnes raisons pour limiter les intrants de phosphore dans un lac, mais le myriophylle n'en fait pas partie.
Le dossier myriophylle fait peur et on invoque souvent la restauration de l'habitat du poisson pour intervenir. Noble intention, mais dans les faits, les principales raisons qui justifient aux yeux des propriétaires riverains une action ne sont pas les poissons, mais plutôt la perte de jouissance des lieux et d'éventuelles dévaluations des propriétés. Ce sont là des préoccupations légitimes qui reposent sur un certain fondement scientifique.
Par contre, le lien de cause (myriophylle) à effet (dévaluations) n'est pas facile à faire, puisque le myriophylle n'est souvent que le symptôme le plus visible du mauvais état d'un lac aux prises avec une villégiature de plus en plus omniprésente. Pour régler le problème, les solutions miracles et coûteuses abondent. De miracles (extermination), il n'y aura pas, même si quelques expériences d'arrachage, avec des plongeurs expérimentés et sur plusieurs années, ont donné d'excellents résultats chez nos voisins américains. La toile de jute, sur laquelle on fonde bien des espoirs, est une option intéressante, mais pour être vraiment efficace, il faut recouvrir un herbier de myriophylle dans sa totalité, opération très difficile sans moyens mécanisés. La barge développée par l'entreprise Block-Aid pour l'installation de ces toiles sur de vastes superficies constitue un développement technologique méritoire, mais elle implique aussi l'ajout massif (on parle de tonnes) de sable au fond du lac pour le maintien de la toile. Je comprends donc la réticence des biologistes de la faune quant à la généralisation de cette solution. Aussi, une fois la toile décomposée au bout de trois ans, rien n'empêchera l'éventuel retour du myriophylle s'il en subsiste quelque part dans le lac. Il existe en effet des cas de lacs où le problème du myriophylle s'est résorbé de lui-même, mais c'est très aléatoire et la cause est inconnue. Il serait étonnant que la plante finisse par s'étouffer par sa propre ombre, comme certains le soutiennent, car le myriophylle pousse même privé de 95 % de la lumière.
Alors y a-t-il des choses à faire? Bien sûr, beaucoup de prévention et, s'il est trop tard, des actions ciblées aux objectifs bien définis pour circonscrire le problème. Heureusement, la science du myriophylle est bien avancée et connaître l'envahisseur permet d'obtenir des résultats qui, s'ils ne sont pas miraculeux, permettent du moins de cohabiter tant bien que mal avec un envahisseur qui est là pour rester.
Claude Lavoie, Ph. D.
Directeur de l'École d'aménagement du territoire et de développement régional
de l'Université Laval et coordonnateur des Formations plantes envahissantes