Menace sur les lacs

Éditorial / La prolifération du myriophylle à épi au Québec, une plante aquatique qui se multiplie très rapidement lorsqu'on la coupe, est un phénomène de plus en plus inquiétant, même s'il n'est pas nouveau.
Cette plante exotique, introduite dans les cours d'eau d'Amérique du Nord depuis au moins les années 40 et présente au Québec depuis les années 90, élimine les autres plantes aquatiques présentes naturellement, restreint l'usage récréatif des lacs et pourrait ultimement nuire à l'industrie touristique.
À la différence des algues bleu-vert, ou cyanobactéries, qui peuvent produire des substances toxiques et causer des ennuis de santé, le myriophylle à épi ne présente pas de risque pour les utilisateurs des plans d'eau.
Mais elle se reproduit facilement par bouture lorsqu'elle est coupée, par exemple par une hélice de bateau, avec le résultat qu'elle devient rapidement la plante dominante et peut constituer une nuisance majeure pour les activités comme la baignade et même la planche à voile puisqu'on la retrouve dans des profondeurs de deux à six mètres d'eau.
Tout comme pour les algues bleu-vert, sa prolifération est facilitée dans les lacs où on retrouve un surplus de phosphore provenant des savons avec des phosphates, des eaux pluviales, des installations septiques non conformes et de l'utilisation de fertilisants et d'engrais.
L'urbanisation des rives y est donc pour beaucoup.
La coopérative RAPPEL, un regroupement d'associations de lacs et de bassins versants, est bien au fait du problème et milite pour la mise en place des bandes riveraines végétalisées de 10 mètres de largeur, et de 15 mètres pour les terrains avec une pente prononcée, comme le prescrit d'ailleurs la Politique de protection des rives, du littoral et de la plaine inondable.
Malheureusement, nombre de riverains rechignent à l'idée de se priver d'une partie de leur terrain ou de la vue sur leur lac, même si la végétation riveraine joue un rôle de filtre pour les engrais, les pesticides et les sédiments contenus dans les eaux de ruissellement.
La coopérative RAPPEL et le ministère du Développement durable, de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC) n'ont pas de données sur le nombre exact de lacs touchés par le myriophylle à épi en Estrie et ailleurs au Québec.
Mais le phénomène toucherait des dizaines de lacs en Estrie, en Outaouais et dans les Laurentides, notamment.
La meilleure stratégie pour ralentir ou empêcher la prolifération du myriophylle à épi demeure la lutte aux apports en phosphore dans les lacs et les rivières.
Et cela passe par la revégétalisation des bandes riveraines, l'utilisation de savons sans phosphates et une bonne gestion des eaux pluviales par les municipalités, notamment avec la méthode du tiers inférieur, mise au point par le RAPPEL, qui consiste à préserver la végétation sur les talus des fossés pour réduire la production et le transport de sédiments vers les plans d'eau.
Autre solution : la mise en place de toiles de jute pour étouffer la plante.
La Société de conservation du lac Lovering a tenté l'expérience dans cinq zones de ce lac en 2014 et les résultats ont été positifs au point où l'organisme veut étendre le projet à d'autres zones; il s'agit toutefois d'une méthode coûteuse qui nécessite l'accord du MDDELCC.
Le lavage des embarcations avant leur mise à l'eau constitue également une mesure de prévention et est prescrit par les règlements municipaux.
La prolifération des cyanobactéries, qui sont naturellement présentes dans les plans d'eau du Québec, et celle du myriophylle à épi résultent d'années de négligence.
Malheureusement, pour l'heure, le gouvernement du Québec ne semble pas avoir de stratégie pour lutter contre cette plante envahissante ni de plan pour sensibiliser et mettre la population dans le coup.