L'opposition de grands ténors conservateurs traditionnels

ANALYSE / Depuis la Deuxième Guerre mondiale, le courant conservateur américain s’était développé autour de la protection des valeurs traditionnelles, la promotion d’une liberté ordonnée et le développement d’une économie reposant sur le laissez-faire. Ainsi, différents groupes de conservateurs, motivés autant par des raisons sociales, fiscales, économiques ou militaires, ont forgé une alliance logique et cohérente. Cette alliance donna durant les années 1980 la révolution Reagan qui perdurait encore sous la présidence de George W. Bush.

Que ce soit avec Ronald Reagan, la famille Bush ou Mitt Romney, la vision conservatrice véhiculée par les dirigeants républicains reposait sur un langage parlant d’espoir et d’opportunité pour tous. Le conservatisme traditionnel de ces derniers était ouvert et optimiste tout en préconisant à la fois le libre-échange et l’immigration.

Ce conservatisme soutenait une politique compatissante préconisant le bon sens. Fondée sur la décence et la réconciliation nationale, cette politique fournissait la meilleure justice et assurait la paix sociale. Les États-Unis devaient représenter une cité sur la colline qui éclaire le reste du monde.

La campagne présidentielle de 2016 et l’élection de Donald Trump ont fait voler en éclats le consensus entourant le conservatisme traditionnel. La montée de Trump, marquée par ses diatribes racistes, a causé un divorce politique et culturel au sein du mouvement conservateur. De fait, avec la prise de contrôle du parti républicain par Trump, le conservatisme américain est devenu de facto le Trumpisme.

Dans la foulée de la campagne présidentielle de 2016, une série de grands ténors de la pensée conservatrice, représentant des créneaux légèrement différents dans le spectre conservateur, ont pris position ouvertement contre Donald Trump. Ces derniers sont restés catégoriques dans leurs critiques virulentes et leur opposition viscérale à Trump en dépit de son élection.

Ces ténors regroupent entre autres George Will, vétéran commentateur politique et ardent défenseur du mouvement conservateur, David Frum, ancien rédacteur des discours de George W. Bush, Peter Wehner, évangéliste et ancien membre, comme Frum, de l’administration Bush, Liz Mair, consultante politique de tendance conservatrice-libertaire, Jennifer Rubin, journaliste du centre droit, David Brooks, journaliste conservateur renommé du New York Times, et Mary Matalin, stratège républicaine vétérane devenue depuis associée à la tendance libertarienne, etc.

Depuis plus de deux ans, ces différents conservateurs exhortent inlassablement les conservateurs à ne pas soutenir Trump et à ne pas voter républicain, affirmant que ce parti n’est plus leur parti.

En examinant la façon démagogique dont Trump courtise l’électorat blanc âgé, les critiques conservateurs constatent que l’objectif ultime de Trump n’est pas la protection du statu quo. En fait, sa stratégie consiste à refondre entièrement le parti républicain pour en faire un nouveau parti plus réactionnaire, plus nationaliste et plus xénophobe.

Face aux propositions de Trump, selon ces derniers critiques, les dirigeants républicains, afin de préserver leurs principes philosophiques conservateurs, n’avaient qu’un choix. Ils devaient rejeter Trump, comme un porte-étendard grossier et répulsif de leur parti. Dans un pacte faustien, ils ont fait le choix contraire. Ainsi, ces critiques accusent les hauts dirigeants républicains d’avoir vendu leurs âmes à Trump et d’avoir abandonné leurs supposés principes philosophiques en échange de promesses de réductions d’impôts et de la mise en place d’une politique de déréglementation.

Dans la perspective des conservateurs traditionnels, Trump n’est pas un véritable conservateur. Il est en fait à la tête d’un mouvement révolutionnaire. Alors que les vrais conservateurs veulent « mettre de l’ordre dans le chaos, la rationalité dans la passion », et gouverner de manière responsable et inclusive, Trump cherche à mélanger les choses en agissant comme démolisseur et en entrant en guerre contre les médias traditionnels et le vieux système politique.

Contrairement à Burke, philosophe du XVIIIe siècle et père du courant philosophique conservateur, qui affirmait que tout acte d’un gouvernement doit être prudent et fondé sur le compromis, Trump propose une rupture brutale avec cette tradition politique. Il a donné non seulement à ses politiques un caractère théâtral, mais sous sa gouvernance, celles-ci reposent sur la rancune et le ressentiment.

Plus encore, les critiques conservateurs reprochent à Trump son manque de décence. Ils sont outrés de la façon dont il s’attaque à la vérité, comment il cherche à l’anéantir. Pour eux, la situation présente est unique dans l’histoire politique américaine. Or, un vrai conservateur plaide en faveur d’une vérité objective. Mais avec Trump, ces derniers sont confrontés à un dirigeant qui propose un relativisme moral et dont la vision du monde repose sur une « sorte de nihilisme nietzschéen ».

Ici encore, ces derniers considèrent Trump comme représentant « une force maligne et malveillante dans la politique américaine ». Par la nature de ses mensonges, leur nombre et leur vélocité, il se trouve à saper les fondements mêmes de la démocratie américaine. En somme, la société américaine, sous la gouvernance de Trump, est confrontée à une véritable crise sociale et politique.

Au-delà du cri du cœur sur les conséquences à long terme que les politiques de Trump ont sur l’avenir du conservatisme orthodoxe, ses tenants espèrent qu’un assez grand nombre de conservateurs traditionnels vont se lever à l’instar des Jeff Flake, Mike Lee, Ken Buck et Cory Gardner pour dénoncer les politiques de Trump. En somme, en rappelant la société américaine au bon sens, ils rêvent que la majorité des Américains soient capables de déceler le caractère mauvais et inacceptable du Trumpisme.  

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.