Loin de la coupe aux lèvres

ÉDITORIAL / La proposition du citoyen Félix Boudreault à l’effet que la Ville de Sherbrooke bannisse les bouteilles d’eau à remplissage unique sur son territoire est logique et écoresponsable alors que la planète est confrontée à une crise environnementale majeure, dont la prolifération des déchets de plastique.

M. Boudreault a du reste servi un argument massue aux élus, rappelant que l’eau potable de la Ville de Sherbrooke a été classée comme la meilleure au Québec par le Réseau environnement, en 2017, et comme la 2e meilleure en.… Amérique du Nord par l’American Water Works Association, en juin dernier.

Alors pourquoi, en effet, payer pour de l’eau embouteillée puisque celle qui coule du robinet est excellente?

Les Québécois consomment annuellement un milliard de bouteilles d’eau à remplissage unique, dont moins de 30 pour cent seraient récupérées en vue d’être recyclées. Le reste, 70 pour cent, serait envoyé à l’enfouissement ou jeté dans la nature!

Cette situation aberrante démontre que le système de récupération, pour lequel le consommateur paye, ne fonctionne pas.

Le Front québécois pour une gestion écologique des déchets prône un système de consigne complémentaire à la récupération en vue d’améliorer la situation, à défaut d’un bannissement.  

Si elle décide d’aller de l’avant, l’administration municipale devra toutefois affronter le puissant lobby de l’industrie des boissons, les Pepsi, Coca-Cola, Nestlé et autres Naya de ce monde qui n’ont aucune conscience environnementale, ou si peu, ni notion du bien commun.

Cela dit, il est étonnant de constater l’inertie ou, au mieux, l’hésitation des gouvernements et des municipalités à agir devant le fléau que représente la grande popularité des bouteilles d’eau à remplissage unique, fabriquées à partir de pétrole.

La Fédération des municipalités du Canada a demandé il y a quelques années aux villes de bannir l’eau embouteillée dans les immeubles municipaux, avec un certain succès. Sherbrooke est du nombre.

Plusieurs campus l’ont fait aussi, dont l’Université de Sherbrooke.

Mais à l’heure actuelle, une seule ville nord-américaine a interdit l’usage de bouteilles d’eau à remplissage unique sur son territoire : Concord, dans le Massachusetts.

Outre le fait que plus des deux tiers des bouteilles d’eau à remplissage unique ne seraient pas récupérées et que ce produit ne représente aucun avantage pour les consommateurs, puisque l’eau potable des municipalités est généralement de bonne qualité, cette industrie n’a visiblement que faire du coût environnemental de ces millions de bouteilles qui se retrouvent dans la nature.

Radio-Canada révélait en juillet dernier que neuf entreprises, fabricants de boissons gazeuses, de glace et embouteilleurs d’eau, ont puisé deux milliards de litres d’eau potable au Québec en 2017 et ont versé des redevances - ridicules - de 145 000 $ au gouvernement.

Et cela alors que l’État québécois vient de se doter d’une stratégie nationale de l’eau qui reconnaît l’eau comme une richesse collective et le principe d’utilisateur payeur!

L’industrie allègue que l’eau embouteillée est saine et pratique pour les consommateurs lorsqu’ils sont en déplacement ou participent à des événements à l’extérieur de leur domicile.

L’Association des détaillants en alimentation fait valoir que ce produit constitue l’une des meilleures alternatives aux boissons plus caloriques principalement consommées à l’extérieure du domicile.

Ces arguments font toutefois abstraction du principal problème : l’impact environnemental de ces bouteilles et le fait que l’eau, une ressource en péril, est un bien public.

L’avenir dira si la Ville de Sherbrooke et d’autres municipalités québécoises auront le courage de bannir les bouteilles d’eau à remplissage unique sur leur territoire.

Mais, en attendant un système de consigne ou, mieux, l’interdiction, améliorer l’accès à l’eau potable en multipliant par exemple les fontaines publiques et en faisant la promotion des bouteilles réutilisables constituerait un bon premier pas.