Justin Trudeau

L’incohérence de Justin Trudeau

ÉDITORIAL / On peut trouver de bonnes raisons pour justifier l’intervention du fédéral dans le dossier Trans Mountain. Ce qu’on ne peut pas faire, cependant, c’est promouvoir à la fois l’expansion de cet oléoduc et l’Accord de Paris.

En nationalisant Kinder Morgan, comme il vient de l’annoncer, M. Trudeau ajoute de l’huile à un engrenage dans lequel il s’est plutôt engagé à mettre du sable. Si nous sommes sérieux dans notre lutte au réchauffement climatique, on doit se résigner à laisser la majorité des sables bitumineux là où ils sont, sous le sol. Pas en accélérer l’exploitation. 

On peut bien condamner l’administration Trump pour s’être retirée de l’Accord de Paris, mais quand le gouvernement canadien pose des gestes qui, dans les faits, nous éloignent — encore plus que nous le sommes déjà — des objectifs auxquels nous nous étions engagés, la différence entre Ottawa et Washington n’est plus que superficielle. 

Le Canada s’est engagé à ramener ses émissions à 30 % plus bas que leur niveau de 2005, soit environ 523 millions de tonnes de CO2 par an, à l’horizon 2030. L’an dernier, l’ONU estimait que même si toutes les mesures annoncées étaient mises en œuvre, nous raterons quand même cet objectif par 40 millions de tonnes. 

À la fin 2017, le Canada a révisé cet écart, l’estimant alors à 66 millions de tonnes. Cela inclut des crédits que le Canada prévoit acheter sur les marchés internationaux, sans lesquels l’écart réel est alors deux fois plus grand, à 125 MT. Et Kinder Morgan ajoutera 13 millions de tonnes à ce bilan. 

Le premier ministre Trudeau ne peut pas faire plaisir à tout le monde. Pour créer de l’emploi en Alberta grâce à une hausse de production des sables bitumineux, il compromet la sécurité des Canadiens qui devront vivre avec une hausse de la fréquence et de l’intensité des désastres climatiques, inondations, feux de forêt, hausse du niveau des océans. 

Kathryn Harrison, professeure en sciences politiques à l’Université de Colombie-Britannique, a brillamment résumé le paradoxe. La production de pétrole en provenance des sables bitumineux est l’une des plus coûteuse au monde. Elle serait donc une des premières à souffrir si une baisse de la demande entraîne une baisse des prix. Dans de telles conditions, miser sur cette source de pétrole, comme vient de le faire le gouvernement, revient à espérer que la demande ne faiblisse pas. 

En d’autres mots, conclut-elle, Ottawa vient juste de parier contre le succès de l’Accord de Paris.

Ottawa a choisi de troquer son rôle d’arbitre pour se faire promoteur. Le gouvernement assume la totalité du risque financier du projet contre tout aléa politique. On espère assurer la poursuite du projet jusqu’à ce qu’un nouveau promoteur prenne la relève, qui serait indemnisé pour toute perte causée par des «mesures discriminatoires injustifiées» d’une province ou d’une municipalité. Il le protège également contre une hypothétique décision judiciaire finale défavorable. 

Le nom de Justin Trudeau sera désormais associé à celui de Trans Mountain, comme celui de son père l’a été à sa politique énergétique, que l’Ouest ne lui a jamais pardonnée. 

Mais surtout, le premier ministre joue un jeu dangereux en essayant de ménager la chèvre et le chou. Il y aura un prix politique à payer, car les Canadiens ne sauront plus ce que vaut sa parole lorsqu’il affirme que le Canada fera sa part dans la lutte aux changements climatiques.