Donald Trump

L’immigration : une stratégie de mi-mandat risquée des républicains

ANALYSE / Au début de 2018, les républicains espéraient pouvoir surfer sur les réductions d’impôts adoptées en décembre 2017. Le climat de prospérité économique devait les aider à contrer le ressentiment de beaucoup d’Américains à l’égard de certaines politiques de l’administration Trump. Ainsi, contrairement aux espérances des démocrates, les élections de mi-mandat pouvaient réserver une surprise de taille : une victoire républicaine.

Néanmoins, des nuages ont commencé à s’accumuler dans le ciel républicain. Ce fut d’abord la problématique du contrôle des armes à feu, à la suite de diverses fusillades de masse, qui assombrit l’horizon. Pire encore, une question beaucoup plus épineuse domine depuis trois mois les médias américains : la question de l’immigration.

Depuis 18 mois, l’administration Trump multiplie les mesures rigoureuses contre les immigrants. Les politiques mises en place vont bien au-delà de la déportation des immigrants présumés illégaux. Elles visent aussi à restreindre de manière très agressive l’application des règles de demandes d’asile. Dorénavant, le demandeur d’asile a l’obligation de prouver pourquoi les États-Unis devraient lui accorder ce droit.

De plus, le Département de la justice, responsable de l’application des politiques touchant l’immigration, a réduit de plusieurs dizaines de milliers les demandes d’asile de personnes souffrant de violence domestique ou victimes de guerre de gangs en déclarant que ces dernières n’étaient plus admissibles à la protection américaine.

Par ailleurs, le Département de la justice accéléra le processus de décision du statut des demandeurs d’asile en fixant l’obligation à chaque juge de régler en moyenne trois dossiers par journée ouvrable. Comme les demandeurs d’asile sont souvent des personnes ayant vécu des situations traumatisantes et qu’elles ne connaissent ni l’anglais ni la loi américaine, elles ont de la difficulté à soumettre adéquatement leurs dossiers. Or, en accélérant le processus d’examen, les juges traitant ces dossiers sont incités à prendre de manière triviale des décisions pouvant mettre en danger la vie de personnes vulnérables.

Or, le resserrement des politiques d’immigration mises en place par l’administration Trump va bien au-delà de la répression de l’immigration clandestine. En 2017, les services de l’immigration ont augmenté de 53 % les demandes supplémentaires de renseignement concernant le nombre de personnes demandant un visa hautement qualifié, alors que les demandes n’avaient augmenté que de 1 %. Le résultat fut que le nombre de refus a augmenté de 35 %.

Plus encore, l’administration a révoqué le statut de réfugiés temporaires de 90 000 Honduriens vivant aux États-Unis depuis au moins deux décennies. Cette décision est d’autant plus odieuse que ces individus sont entrés légalement aux États-Unis, qu’ils ont des emplois productifs, qu’ils ont des familles et qu’ils sont bien intégrés dans les communautés locales aux États-Unis.

En septembre 2017, Trump a mis fin au programme DACA qui protégeait contre une expulsion éventuelle 800 000 jeunes sans-papiers qui étaient venus aux États-Unis alors qu’ils étaient souvent encore bébés. À l’absence de l’adoption d’une loi spéciale, ces jeunes sont devenus passibles de déportation en mars 2018.

Toutefois, c’est la politique de tolérance zéro à l’égard des immigrants illégaux, marquée par une séparation des enfants de leurs parents, qui est devenue la question la plus controversée. Les images d’enfants arrachés aux bras de leurs mères à la frontière et les jeunes enfants, pleurant sans pouvoir être consolés par leurs parents, ont fait le tour du monde et ont semé l’émoi aux États-Unis. Ces scènes ont créé l’apparence d’une sorte de torture psychologique coiffant ainsi la politique migratoire américaine du sceau indélébile d’une nation sans âme.

L’indignation morale générée par ces scènes émouvantes a amené la conférence des évêques catholiques à dénoncer cette politique inhumaine comme contraire aux valeurs américaines. Elle a aussi suscité une importante dissidence dans le bloc évangélique, une des composantes importantes de la coalition de Trump. La situation est devenue telle que même Laura Bush et Melania Trump ont fortement contesté la moralité de la séparation des familles.

Entre-temps, un groupe de républicains modérés du Congrès s’est révolté contre la politique d’immigration de Trump. Craignant de payer le prix politique des mesures répressives de Trump lors des élections de mi-mandat, ce groupe d’une vingtaine de représentants a tenté de forcer un vote au Congrès pour obtenir des protections pour les jeunes immigrants sans papiers. Toutefois, Trump a dénoncé le compromis proposé.

L’administration Trump est à ce jour toujours aussi résolue à maintenir la tolérance zéro sur la question de l’immigration, quitte à bafouer « les normes humanitaires et morales que l’Amérique s’est fixées historiquement ». Beaucoup d’électeurs de Trump, convaincus par les propos démagogiques de leur président, croient que les États-Unis sont menacés par un afflux de nouveaux venus.

Forcé par la pression populaire de changer sa politique concernant la séparation des familles, Trump n’en continue pas moins de blâmer faussement les démocrates concernant l’origine et les conséquences humanitaires de celle-ci. Plus encore, déterminé à rester fidèle à sa base, il croit que sa stratégie représente la meilleure chance de victoire en novembre. Ce faisant, il fait un pari risqué.

Quant aux démocrates, encouragés par les conséquences négatives des politiques répressives de Trump, leurs espérances sont élevées. Ils perçoivent une occasion unique d’élargir leur base électorale en incitant les indépendants à dénoncer cette injustice. Clairement, les démocrates voient dans la question de l’immigration un enjeu majeur pouvant assurer leur victoire en novembre.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.