Avec sa vision économique qui repose essentiellement sur un retour au pétrole, au charbon, à l’acier et à l’aluminium, Donald Trump ne semble pas comprendre que l’humanité est à l’aube de la plus grande révolution technologique, économique et sociale de l’histoire depuis l’arrivée de l’Homo sapiens, écrit notre chroniqueur.

L’IA et la politique de l’autruche

ANALYSE / En dépit des déclarations à saveur populiste du président américain, l’intelligence artificielle (IA) et ses composantes telles que la robotique et l’automatisation sont là pour rester. Il est vrai que les changements technologiques générés par l’IA, beaucoup plus que la concurrence de la Chine ou du Mexique, sont responsables de la perte d’emplois non spécialisés aux États-Unis. Toutefois, l’IA a créé jusqu’ici plus d’emplois qu’elle en a fait perdre.

Avec son slogan de 2016 « Rendre sa grandeur à l’Amérique », Donald Trump agit comme si les États-Unis devraient nostalgiquement retourner à un âge d’or situé quelque part dans les années 1950. Il tend à idéaliser cette période où tout semblait si simple. Nous n’avons pour cela qu’à nous rappeler la série télévisée américaine Papa a raison. Il réagit comme un conducteur regardant constamment dans son rétroviseur, au lieu de surveiller la route en avant.

Dans sa vision économique, il propose essentiellement un retour à la 2e révolution industrielle, dominée par le pétrole, le charbon, l’acier et l’aluminium. Or, pour rendre rentables ces anciennes industries vétustes, il faudrait que les États-Unis fassent appel à l’IA qui se situe dans la 4e révolution industrielle.

Trump ne semble pas comprendre que l’humanité est à l’aube de la plus grande révolution technologique, économique et sociale de l’histoire depuis l’arrivée de l’Homo sapiens. L’IA va profondément transformer l’économie et les sociétés humaines dans les prochaines décennies. Les changements surviendront de manière exponentielle.

Depuis 1750, chaque nouvelle phase industrielle écartait des emplois pour en créer de nouveaux. Cela n’est pas différent avec la venue de l’IA. Par exemple, pour piloter à distance un drone, l’armée américaine a besoin de 30 personnes, en plus de recourir à plus de 60 autres individus pour analyser les données recueillies par ce drone. Avec l’arrivée de l’IA, les entreprises et les gouvernements auront besoin de plus en plus de travailleurs hautement qualifiés.

Les robots et l’automatisation ont déjà commencé à remplacer les humains dans toute une série de tâches considérées souvent comme ingrates, monotones ou non gratifiantes. Des centaines de millions de travailleurs non spécialisés dans le monde vont perdre leurs emplois. Ils auront tout simplement perdu leur valeur économique. Le problème social de demain ne sera plus l’exploitation des travailleurs, mais le fait que beaucoup d’entre eux auront été tout simplement rendus inutiles.

Les syndicats et les gouvernements peuvent bien mener une guerre d’arrière-garde en cherchant à préserver les emplois des travailleurs non spécialisés. Une telle politique pourrait s’avérer à la fois dangereuse et contreproductive. Tout pays adoptant la politique de l’autruche et cherchant à ralentir le changement risque gros. Il deviendra incapable d’affronter la concurrence provenant des pays ayant choisi avec enthousiasme de lier leur destin au développement de l’IA. 

Protéger les travailleurs, non les emplois

Pour affronter la situation, tous les gouvernements devront d’abord mener de véritables campagnes psychologiques auprès de leurs populations respectives. L’humanité va assister à un rapide changement des mentalités comme on n’en a jamais vu dans l’histoire. Toute personne désirant rester un travailleur actif devra apprendre à vite s’ajuster.

Le concept qu’un jeune puisse choisir une carrière et exercer le même métier ou la même profession pendant 30 ou 40 ans est révolu. Les travailleurs de demain auront besoin de s’ajuster constamment. Les changements à venir provoqueront d’énormes secousses économiques et sociales. La classe politique doit se préparer à affronter cette crise. Pour y faire face, Trump devrait abandonner son slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique » et adopter celui de la Scandinavie « Protéger les travailleurs, non les emplois ».

Pour affronter la révolution qui est déjà en marche, les gouvernements, y compris celui des États-Unis, doivent investir immédiatement et massivement dans l’éducation. Les jeunes doivent être particulièrement bien formés pour affronter les défis de demain. Car le travailleur de demain sera une sorte de centaure, une alliance entre un humain et un robot accomplissant conjointement différentes tâches. Comme les robots deviendront sans cesse plus performants, les travailleurs devront constamment s’ajuster à la situation. Sans quoi ils seront tout simplement écartés.

Les travailleurs vont avoir de plus en plus besoin de s’adapter à des changements rapides. Pour cela, ils vont avoir besoin de se recycler constamment pour mettre à jour leurs connaissances, car l’IA n’arrêtera pas de progresser. Pour aider les travailleurs à s’insérer dans une économie de plus en plus automatisée, les gouvernements doivent mettre d’urgence des programmes de formation permanente.

Toute idéologie de gauche, voire communiste, est devenue complètement désuète dans un monde où l’IA prédomine. Un retour au communisme comme moyen de fournir un filet social est impossible. Le système communiste reposait sur le principe de la classe ouvrière comme facteur essentiel à la vie économique. Or, avec l’IA, la majorité des travailleurs non spécialisés deviennent inutiles. L’IA fait entrer l’humanité dans une société post-travail.

De nombreux gouvernements ont déjà entamé le processus de réflexion pour une société post-travail. L’instauration d’un revenu universel sera probablement la meilleure façon s’assurer le minimum vital aux travailleurs qui auront perdu leurs emplois. Plusieurs pays européens, comme la Finlande, la Hollande, l’Italie et la Suisse ont commencé à adopter des politiques en ce sens. 

L’administration Obama avait examiné différentes stratégies permettant aux États-Unis de s’ajuster en douce à un monde post-travail. Toutefois, l’administration Trump a choisi de jouer à l’autruche en écartant du revers de la main les propositions d’Obama.

 Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.