L'heure juste

ÉDITORIAL / Plutôt que de s'engager dans une guerre de mots avec le Parti québécois et la Coalition avenir Québec au sujet de l'afflux de demandeurs d'asile à Saint-Bernard-de-Lacolle, le premier ministre Philippe Couillard devrait plutôt expliquer aux Québécois que le processus d'immigration est rigoureux et contrer les rumeurs aux États-Unis voulant que l'obtention d'un statut au Canada ne soit qu'une formalité.
Lorsque l'on constate qu'un Québécois sur deux est d'avis qu'on devrait empêcher ces personnes d'entrer au pays, selon un sondage SOM-Cogeco Nouvelles, il est du devoir des gouvernements d'expliquer d'une part leurs obligations en vertu de la Convention relative au statut de réfugié et d'autre part de rappeler que seuls les demandeurs d'asile dont la vie serait menacée s'ils retournent dans leur pays seront reconnus comme réfugiés.
Le Canada, répète le premier ministre Justin Trudeau, est une terre d'accueil pour ceux qui fuient les persécutions et la guerre, comme on l'a vu l'an dernier avec l'arrivée de milliers de réfugiés syriens, et c'est tout à l'honneur des Canadiens.
Mais cela ne dispense pas les gouvernements canadien et québécois de donner l'heure juste à la fois aux demandeurs d'asile et aux Canadiens au sujet des règles du jeu et de démonter qu'ils contrôlent la situation.
Et cela serait sans doute plus efficace pour rassurer la population que de reprocher aux partis d'opposition de faire le jeu de l'extrême droite, comme l'a fait mardi M. Couillard.
Il est du devoir du Québec et du Canada d'accueillir ces demandeurs d'asile, en grande majorité des Haïtiens, qui fuient les États-Unis par crainte de perdre le statut de protection temporaire que leur avait accordé l'administration Obama à la suite du tremblement de terre de 2010.
Toutefois, si comme le croit le Comité d'action des personnes sans statut au Canada, nombre d'Haïtiens décident de traverser la frontière sur la base de fausses informations sur les réseaux sociaux et de faux conseillers en immigration, selon lesquels il serait facile de trouver refuge au Canada, ceux-ci risquent d'être amèrement déçus et d'être renvoyés en Haïti après des mois de démarches vaines.
Pour bien des Québécois, qui comprennent peut-être mal le processus d'immigration, il est difficile d'y voir clair.
En début de semaine, le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, a affirmé qu'il n'y a pas de crise à la frontière et que la situation est sous contrôle, alors que le syndicat des douaniers qualifie celle-ci de « non viable » évoquant des problèmes de salubrité et de sécurité.
Mardi, la ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau, qui rentrait d'une visite au camp de Saint-Bernard-de-Lacolle pour les réfugiés, a elle aussi soutenu que tout se déroule dans l'ordre avec la présence de l'Agence de services frontaliers, de la GRC, de la Croix rouge et des Forces armées.
Étrangement, les autorités canadiennes disent ignorer pour le moment le nombre exact de demandeurs d'asile qui sont entrés au Québec par Saint-Bernard-de-Lacolle depuis le début de l'année, mais ils seraient plus de 4000.
La ministre Bibeau nie que le Canada a créé de faux espoirs avec le message, parfois jovialiste, d'ouverture et de terre d'accueil du premier ministre Justin Trudeau, mais reconnaît que de fausses informations circulent aux États-Unis.
« Il y a de la désinformation; les gens savent qu'ils vont être traités avec respect ici, mais cela ne veut pas dire qu'ils vont pouvoir rester », dit-elle, rappelant que « si c'est pour améliorer ses conditions de vie au plan économique, ce n'est pas un critère ».
Dans l'attente d'une réponse à leur demande d'asile, qui ne viendra peut-être pas avant plusieurs mois, ces personnes ont besoin d'aide et de soutien; elles ont aussi droit à notre compassion.
Mais donnons-leur l'heure juste.