L'évaluation au service de l'échec scolaire ?

ANALYSE / Un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre récemment : les évaluations et plus spécifiquement l'arrondissement de certaines notes aux examens du ministère de l'Éducation. On a effectivement pris connaissance, tous ensemble, d'une pratique qui se faisait vraisemblablement depuis quelques années, à savoir que dans certaines situations, si un élève obtenait 58 % ou 59 % à un test du Ministère, ce résultat était ramené à 60 %. Plusieurs se sont questionnés, voire insurgés, d'une telle pratique, jugeant qu'elle faussait les statistiques, ou envoyait un mauvais message aux élèves.
Si ces points se défendent (dans une certaine mesure), la logique pour justifier une telle approche l'est tout autant. Ainsi, sauf s'il s'agit de questions à choix multiples, la correction est un processus qui peut difficilement être objectif, stable et identique d'un correcteur à l'autre. Encore plus, il a été démontré scientifiquement qu'en fonction de divers facteurs, la qualité de correction variera même entre le début et la fin de cette tâche, par la même personne. C'est donc à cause de cette réalité qu'une directive fut émise d'arrondir les résultats proches de 60 %. En ce sens que si la correction de cette copie avait été faite par quelqu'un d'autre, il existe une réelle possibilité pour que l'élève se soit finalement vu octroyer une réussite plutôt qu'un échec.
Cela étant dit, pourquoi le sujet des élèves « échoueurs-qu'on-fait-passer » a fait autant jaser? Dans les propos qui ont fusé quand cette nouvelle a pris d'assaut l'actualité, il y avait ceux selon lesquels les jeunes devaient apprendre « à la dure » et comme quoi ce 58 % devait servir de message, de tremplin vers un engagement plus ferme dans les études, voire la réussite. Il conviendrait de reconnaître qu'une telle idée appartient et doit assurément appartenir au folklore. Un jeune qui a 58 % est rarement en situation d'échec, ou à la limite de l'être, que pour cette fois-là. Il s'agit très probablement d'un jeune qui vit sa part d'échecs à travers les évaluations qui se succèdent et qui n'aspire sûrement pas à aller à l'université, mais plutôt simplement de commencer par finir sa formation générale. Un échec supplémentaire, qui plus est d'envergure dans le cadre d'un examen ministériel, n'est certainement pas pour lui donner la petite tape dans le dos que ça lui prend pour persévérer...
La réflexion est similaire lorsqu'on s'attaque au problème des notes de bulletin « maquillées », soit celles qui annoncent un échec majeur (ex. : 30 %), mais qui se reflètent dans le bulletin par une note minimale (ex. : 45 %) permise dans le logiciel de compilation des résultats. Or, qu'un élève ait 30 % ou 45 %, il est clair qu'un problème important existe. Vouloir à tout prix avoir le droit d'inscrire le 30 % n'apparait donc pas comme une nécessité, loin de là. Par contre, le personnel enseignant, reconnu comme étant composé de professionnels de l'éducation, ne devrait pas se faire dicter par une tierce partie comment et jusqu'où noter. De plus, en tant que professionnels, leur jugement devrait suffire à identifier les élèves qui ont potentiellement des besoins particuliers; les notes au bulletin ne devraient pas être « la » clé pour accéder à des services favorisant la réussite scolaire, une façon de faire qui doit disparaître.
L'évaluation est un très (trop?) gros morceau du processus d'enseignement qui a cours dans nos écoles. Pourtant, on en parle assez peu et surtout on forme trop peu nos enseignantes à cet égard. Et ce n'est pas d'hier. Mais surtout, il faut réformer une fois pour toutes notre vision de l'évaluation et son utilisation, pour que celle-ci serve réellement à soutenir les apprentissages plutôt que de surtout servir à trier les élèves.
Vincent Beaucher est enseignant en éducation à l'Université de Sherbrooke et à Bishop's.