Martin Francoeur
Justin Trudeau
Justin Trudeau

L’éthique élastique de Justin Trudeau

ÉDITORIAL / En matière d’éthique, les recommandations et les blâmes adressés au premier ministre Justin Trudeau semblent glisser comme l’eau sur le dos d’un canard.

Pourtant, l’histoire de WE Charity, organisme baptisé UNIS en français, est extrêmement préoccupante.

Le premier ministre Trudeau se retrouve dans une bien fâcheuse position à la suite des révélations concernant les liens entre sa famille et l’organisme WE Charity. Ce dernier s’est vu octroyer, à la fin juin, un contrat sans appel d’offres de 19,5 millions $ par le gouvernement fédéral afin de gérer la distribution de près d’un milliard de dollars à des jeunes Canadiens, par le biais d’un programme de mise en valeur du bénévolat.

On se souviendra qu’en avril, Justin Trudeau annonçait la mise en place de ce programme de Bourses canadiennes pour le bénévolat étudiant, assorti d’une enveloppe de 900 millions $ pour aider des organisations à but non lucratif durement touchées par la pandémie de COVID-19. L’organisme WE Charity allait être l’intermédiaire pour gérer l’attribution de ces bourses, un procédé pour le moins étrange étant donné que la majorité des programmes semblables sont gérés par la fonction publique. Déjà, un tel processus soulevait des questions. L’organisme, plongé dans la controverse, a finalement renoncé à la gestion du programme.

Mais le mal était déjà fait. Et là où le bât blesse, c’est lorsqu’on regarde les liens entre We Charity et la famille de Justin Trudeau. L’organisme fondé par les frères Marc et Craig Kielburger avait déjà versé 1400 $ à l’épouse du premier ministre, Sophie Grégoire, pour une allocution en 2012, un total de 250 000 $ à sa mère, Margaret Sinclair Trudeau pour qu’elle s’adresse à des jeunes dans le cadre de 28 rassemblements entre 2016 et 2020, et 32 000 $ à son frère Alexandre, pour huit rassemblements tenus en 2017 et 2018.

Le porte-parole du Parti conservateur en matière de Finances, Pierre Poilièvre, a raison: c’est un enjeu extrêmement sérieux d’avoir un premier ministre qui achemine un contrat de près d’un milliard de dollars à un organisme qui a payé près de 300 000 $ à sa famille.

Faut-il pour autant alléguer qu’il y a eu fraude et qu’il faut réclamer à cor et à cri une enquête criminelle de la GRC? Pas nécessairement.

Le Commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique du Parlement fédéral fera enquête dans ce dossier et deux comités parlementaires s’y intéresseront aussi. C’est déjà un bon point de départ. Plus tôt cette semaine, Justin Trudeau a reconnu qu’il aurait dû se retirer des discussions ayant mené à l’octroi du contrat public à WE Charity et il s’en est excusé. Ça n’enlève rien à la gravité de ces actes de favoritisme et de cette forme d’ingérence du premier ministre dans l’octroi d’un contrat avec un organisme qui a largement favorisé des membres de sa propre famille. Mais l’enquête du Commissaire à l’éthique devrait permettre de déterminer s’il y a lieu d’aller plus loin.

De prime abord, le fait d’octroyer un contrat sans appel d’offres à un organisme étroitement lié à la famille Trudeau est un geste parfaitement stupide. Difficile de croire que quelqu’un qui aurait sciemment voulu frauder le système et avantager un organisme généreux envers des proches aurait pu procéder ainsi, sachant pertinemment que l’histoire allait inévitablement rebondir dans les médias ou à la période de questions des Communes.

Il est là le problème avec Justin Trudeau. Ses manquements à l’éthique et sa fâcheuse tendance à se placer en situation de conflit d’intérêts semblent le plus souvent associés à une candeur ou à une sorte de désinvolture voire à un manque de jugement, ce qui rend la chose encore plus stupéfiante. Comment se fait-il que personne, dans son personnel politique, n’ait osé lever la main pour signaler un danger potentiel?


« Comment se fait-il que personne, dans son personnel politique, n’ait osé lever la main pour signaler un danger potentiel? »
Martin Francoeur

L’histoire n’est pas sans rappeler celle des vacances du premier ministre et de sa famille sur l’île privée de l’Aga Khan, dans les Bahamas, en décembre 2016. La Commissaire à l’éthique en poste à ce moment avait tranché que Justin Trudeau avait violé la Loi sur les conflits d’intérêts en acceptant de passer ses vacances sur l’île de l’Aga Khan, dont la fondation reçoit des millions du gouvernement fédéral. Réagissant au rapport de la Commissaire, Justin Trudeau avait pris l’entière responsabilité de cette «erreur» et avait promis qu’on ne le reprendrait plus.

Manifestement, le premier ministre semble incorrigible.

C’est d’une rare maladresse pour un homme politique aguerri. C’est comme s’il se tirait lui-même dans le pied, offrant à ses adversaires politiques de la viande bien fraîche.

À force de se répéter, des épisodes comme celui-ci pourraient finir par faire pâlir l’étoile de Justin Trudeau et de son gouvernement, dont la popularité se maintient à un niveau assez élevé depuis le début de la crise de la COVID-19. En avril, le taux d’approbation du travail de Justin Trudeau s’établissait à 54 %, un sommet depuis juin 2017. C’était surtout un bond spectaculaire de 21 points par rapport au coup de sonde précédent de la firme Angus Reid. En février, le taux d’approbation du travail du premier ministre se situait à 33 %.

L’histoire est suffisamment préoccupante pour alimenter les partis d’opposition et pour qu’on en entende parler encore abondamment au cours des prochaines semaines. Et ça pourrait faire plus mal qu’on pense au premier ministre et à son gouvernement.