Selon un rapport récent, 31 % des chargés de cours des universités américaines vivent près ou en-dessous de seuil de pauvreté.

Les racines de la détérioration du système d’éducation universitaire américain

ANALYSE / Lorsque j’étudiais en Virginie, il y a de cela 40 ans, les États-Unis possédaient alors le meilleur système universitaire du monde. Malheureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En dépit du fait que les étudiants américains paient des frais d’études plus élevés que jamais, les services éducatifs qu’ils reçoivent ne cessent de diminuer en qualité.

La raison est bien simple. Depuis près de 40 ans, à l’instar de leurs autres investissements en infrastructures, les différents paliers gouvernementaux américains ont substantiellement coupé leur soutien à l’éducation. Ce constat est particulièrement évident dans l’émergence des chargés de cours comme principaux dispensateurs de l’enseignement universitaire.

Si en 1969, 78 % des professeurs dans les collèges et universités américains détenaient un poste régulier, assorti de la permanence, le nombre a été réduit à 33 % en 2009 et 25 % en 2015. Or, il est à noter que présentement 61 % des chargés de cours sont des femmes, alors que les postes réguliers sont remplis à 59 % par des hommes.

Les professeurs réguliers sont devenus une petite élite privilégiée qui administre les programmes et dispense surtout des cours aux choix. Impliqués directement dans le processus de rentabilité de leur département, les professeurs réguliers ont tendance à se préoccuper davantage du nombre d’inscriptions dans leur unité que de l’application de normes académiques.

Depuis 1980, la culture entourant la gestion des universités américaines a considérablement changé. Abandonnant leur préoccupation première de fournir un enseignement de qualité, les universités et collèges américains fonctionnent maintenant davantage comme des entreprises qui cherchent à fournir de la valeur à leurs actionnaires. Dans ce système, les employés, et plus spécifiquement les chargés de cours, sont devenus des soldats de première ligne.

Les administrateurs de ces établissements d’enseignement supérieur, qu’ils soient recteurs, vice-recteurs, doyens ou vice-doyens, ont cessé d’être des professeurs qui assument temporairement des tâches administratives avant de retour à l’enseignement et la recherche. Les universités et collèges sont tombés sous la coupole d’administrateurs professionnels.

Alors que le nombre de professeurs réguliers ne cessait de diminuer, ceux de hauts cadres ont augmenté en moyenne de 60 % entre 1993 et 2009. Sous la gouvernance de ces nouveaux gestionnaires, la part de l’enseignement dans le budget total des différents établissements a été réduite en moyenne à seulement 31 %.

Dorénavant, tout est mis sur la performance budgétaire. Par exemple, dans la foulée de la récession de 2008, la Florida Atlantic University a procédé à des compressions de 19 millions de dollars. Alors qu’elle gelait toute embauche, la direction a octroyé une augmentation salariale de 10 % à tous ses hauts cadres.

Entre-temps, les chargés de cours vivent dans une atmosphère de plus en plus précaire. Non seulement ils n’ont pas de statut permanent, mais plus de 50 % d’entre eux travaillent à temps partiel. Aussi, selon un rapport récent, 31 % des chargés de cours vivent près ou en dessous du seuil de pauvreté fédéral.

Surscolarisés, les chargés de cours sont devenus une sorte de sous-prolétariat intellectuel exploité et sous-payé. Un grand nombre de chargés de cours gagnent moins que le salaire minimum. Quelque 25 % d’entre eux doivent même recourir à l’aide publique pour survivre. En effet, leur rémunération médiane par cours n’est que de 3500 $ canadien. Un chargé de cours pourrait hypothétiquement gagner 28 000 $ canadien à la condition de dispenser huit cours par année.

Or, les universités ont tendance à limiter le nombre de cours octroyé à une même personne. Certains chargés de cours sont obligés ainsi d’offrir leur service jusqu’à quatre universités différentes afin d’avoir un revenu décent. D’autres acceptent plutôt de prendre un deuxième emploi à l’extérieur du monde universitaire.

De fait, à la suite de l’obtention du programme de santé d’Obama, un nombre croissant de collèges et d’universités limitent le nombre d’heures hebdomadaires octroyées aux chargés de cours pour ne pas les rendre éligibles à leur programme d’assurance maladie. Ainsi, seulement 22,6 % des chargés de cours bénéficient d’une couverture médicale fournie par leurs universités.

De plus, ils ne participent à aucun régime de retraite et ne disposent pas d’avantages sociaux, similaires à ceux des professeurs réguliers. Ils ne peuvent donc pas assister à des congrès scientifiques et y présenter des communications ou mettre à jour leurs connaissances par des congés sabbatiques.

Non seulement ils doivent travailler de longues heures en isolement et sans avoir un bureau, mais ils n’obtiennent souvent leurs contrats d’un semestre que quelques jours avant le début des classes. Ils se voient alors trop souvent attribuer des cours d’introduction pour lesquels ils n’ont pas eu le temps de se préparer ou de se mettre à jour.

Surchargés de travail et sous-payés, les chargés de cours américains fournissent des enseignements dans des conditions qui sont loin d’être idéales. Les conséquences sont palpables auprès des étudiants qui se montrent de plus en plus insatisfaits de la qualité de la formation qu’ils reçoivent.

Heureusement, les chargés de cours sont très sensibles à la situation. Dans plus d’une centaine de campus, ces derniers ont débrayé une journée en octobre dernier pour protester et sensibiliser les étudiants à leurs conditions de travail. Les chargés de cours commencent à s’organiser dans de nombreux universités et collèges. Leur syndicalisation n’est peut-être pas la solution miracle aux problèmes touchant le système d’éducation américain. Mais celle-ci représente tout au moins un pas dans la bonne direction.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.