Le coût des promesses du candidat démocrate Bernie Sanders établirait un record de dépenses en temps de paix aux États-Unis.

Les promesses utopiques de Bernie Sanders

Comme en 2016, le sénateur Bernie Sanders émerge présentement comme une force politique au sein du parti démocrate. En dépit du fait qu’il continue de se qualifier de socialiste, les chances de Sanders de remporter la nomination démocrate ne cessent d’augmenter. Avec les primaires du New Hampshire, il s’est positionné clairement au premier rang des candidats de ce parti.

L’objectif de Donald Trump depuis un an était de bloquer la candidature de Joe Biden, considéré comme le candidat démocrate le plus apte à le défaire en novembre 2020. Sa demande fallacieuse à l’Ukraine d’enquêter sur les Biden conduisit au scandale qui menaça même sa présidence.

Aussi, avec l’émergence de Sanders, Donald Trump pavoise déjà. Au soir du caucus de l’Iowa, Trump décelait dans le chaos démocrate une conspiration visant à bloquer la candidature de Sanders. Il considère qu’il pourrait facilement battre ce dernier en le dépeignant comme un dangereux socialiste voulant détruire le système américain. Et ici, Trump n’a pas complètement tort.

En effet, Sanders adopta dans les années 1960 un agenda très socialiste inspiré de Saul Alinsky, un grand penseur marxiste américain qui proposait une approche socialiste démocratique. Alinsky influença aussi fortement Hillary Clinton et Barack Obama dans le développement de leurs positions progressistes respectives. Mais la grande différence chez Clinton et Obama, c’est qu’ils ont tous deux adopté aussi la stratégie d’Alinsky qui préconisait une démarche pragmatique pour réaliser leurs projets politiques progressistes.

Le principal problème avec Sanders découle du fait que ses positions politiques n’ont pas changé depuis les années 1960. L’individu est essentiellement dogmatique. Il est fondamentalement un idéologue qui se pense seul à avoir raison et qui refuse tout compromis dans la poursuite de son rêve. En 2016, c’est lui avant Trump qui caricatura Mme Clinton en crapule parce qu’elle acceptait des demi-mesures et qu’elle avait prononcé deux discours devant les banquiers de Wall Street. Trump saisit au vol les accusations proférées par Sanders contre Clinton.

Le modèle canadien

Dans une perspective canadienne, les propositions avancées par Sanders ne sont pas aussi radicales qu’elles peuvent paraître à première vue. D’ailleurs, lui-même reconnait s’inspirer du modèle canadien tout en voulant l’améliorer. Cela est particulièrement vrai de ses propositions sur un programme unique et universel en santé. En ce sens, sur l’échiquier canadien, Sanders se situerait à la gauche politique, à l’instar du NPD ou Québec solidaire.

Toutefois, les États-Unis ne sont pas le Canada. Les propositions de Sanders dans l’horizon politique américain sont complètement utopiques. Aussi, Mme Clinton affirma encore récemment que Sanders était non seulement un idéologue, mais aussi un démagogue populiste. Il promet la lune tout en sachant que dans le cadre du système politique américain, il ne pourra pas réaliser ses promesses.

Dans tous les pays occidentaux, les partis sociodémocrates qui obtenaient en moyenne 35 % des votes aux élections durant les années 1990 ont vu leur soutien électoral réduit ces dernières années à moins de 20 %. La dernière victime de ce changement survint en décembre dernier en Grande-Bretagne. Or, Sanders propose un vaste programme similaire à celui de Jeremy Corbyn.

Sanders obtient présentement l’appui d’environ 25 % des électeurs démocrates. Ses discours progressistes sont particulièrement appréciés chez les électeurs blancs. Sanders suscite chez les jeunes un incontestable engouement en proposant une véritable révolution verte en plus d’offrir gratuitement un programme universel de santé, un revenu minimum fédéral de 15 dollars et l’éducation gratuite jusqu’à l’université. Pour financer ces promesses, il taxerait les riches.

Toutefois, ses capacités de créer une coalition arc-en-ciel permettant de rallier à sa cause les communautés afro-américaines et latinos sont plus que douteuses. De plus, les électeurs modérés indépendants sont allergiques apriori à se joindre à une révolution « socialiste ». 

D’ailleurs, ses propositions n’ont pas été à ce jour vraiment scrutées par les médias ou les autres candidats démocrates. Le coût de la réalisation de ses promesses établirait un record de dépenses en temps de paix aux États-Unis et constituerait une expansion sans précédent du rôle du gouvernement fédéral américain depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les dépenses proposées dépassent en proportion celles effectuées par Roosevelt durant la Grande Dépression. En fait, selon Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor sous Bill Clinton, l’augmentation des dépenses fédérales proposées serait 2,5 fois plus grande que celles effectuées sous le New Deal. En plus de dépasser largement celle de la Grande Société de Johnson, cette augmentation excède proportionnellement celle proposée par George McGovern en 1972.

Les économistes qui ont examiné ses propositions arrivent à la conclusion qu’elles sont impossibles à financer. Sur 10 ans, les dépenses publiques du gouvernement fédéral augmenteraient de 97,5 trillions. Même en taxant à 52 % le revenu des milliardaires, le déficit accumulé atteindrait 90 trillions. La seule façon de réaliser financièrement son programme serait de taxer les revenus de tout le monde à 70 % comme le faisaient les pays scandinaves. Or, ces derniers ont eux-mêmes abandonné ce modèle.

James Carville, le grand stratège politique derrière la victoire de Bill Clinton en 1992, a mis en garde au début de février ses concitoyens démocrates contre une dérive gauchiste, comme Barack Obama l’a déjà fait à plusieurs reprises depuis un an. La montée de Sanders montre que cette menace est réelle. Les démocrates risquent de tomber dans le syndrome McGovern. Trump a donc raison de saliver devant la perspective d’affronter Sanders en novembre 2020.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.