Les comparaisons permettent de voir si les mesures prises au Québec produisent leurs effets.
Les comparaisons permettent de voir si les mesures prises au Québec produisent leurs effets.

Les pommes, les oranges, les bananes et la COVID-19

POINT DE VUE / Les comparaisons entre le Québec et d’autres États sont imparfaites, mais nécessaires.

Les pommes, les oranges, les bananes et la COVID-19

Le Dr Arruda affirmait la semaine dernière que comparer l’évolution de la COVID-19 au Québec avec ce qui se passe ailleurs équivalait à «comparer des pommes, et des oranges, et pourquoi ne pas dire des bananes». Quelques jours après, un de nos meilleurs journalistes scientifiques disait essentiellement la même chose en ces pages (1). Un proche conseiller du premier ministre a de son côté semoncé les «faiseux de courbes». (2)

La plupart de leurs réserves quant aux limites à comparer différents États sont fondées. Cependant, je ne partage pas leur conclusion. Ces comparaisons sont non seulement utiles quand elles sont contextualisées, mais indispensables.

Le journaliste du Soleil illustre son article avec une image comparant différents pays selon la date du calendrier, ce qui donne l’impression d’un «bordel» total, pour reprendre son titre. 

Ce genre de comparaison est en effet peu utile puisque le virus n’est pas arrivé partout en même temps (à moins de vouloir comparer ça). Les comparaisons sérieuses (John Hopkins, Our World in Data) ramènent les différents États à un point commun : le 1000e cas, le 5e décès ou encore le seuil de 1 décès par million, par exemple.

On doit néanmoins prendre avec un grain de sel le fait que les décès par million au Québec soient plus élevés qu’aux États-Unis à un point comparable. Certains endroits où le virus fait des ravages sont quasiment des zones de guerre (New York), tandis que d’autres sont relativement peu affectés, notamment dans le centre du pays. La situation est appelée à changer grandement, le nombre de décès aussi. 

Ce serait aussi une erreur de scruter les chiffres à la virgule près ou de compter le nombre de millimètres qui séparent la courbe du Québec de celle de l’Italie. Et, juste à côté de nous, en Ontario, le portrait réel est vraisemblablement moins rose que ce que montrent les chiffres officiels. 

Voir la forêt plutôt que l’arbre

On peut néanmoins garder une vue d’ensemble : quand un pays comme la Belgique présente presque 7000 morts pour une population d’environ 11,5 millions (soit plus de 600 décès par million), ce n’est pas seulement qu’on y compte de façon plus rigoureuse, mais parce la situation est catastrophique. Les ordres de grandeur demeurent valables : il a peu de doute que le Québec s’en tire mieux que la Belgique, et moins bien que la Corée du Sud, la République tchèque ou même la Colombie-Britannique. 

Il n’y a pas plus de doute que des facteurs ponctuels (des décisions des dirigeants et des gestionnaires de santé publique) et structurels (la capacité et la réactivité des systèmes de santé) ont pu faire une différence. Cela doit logiquement et nécessairement soulever des questions puisque la vie de milliers de Québécois est en jeu.

Les comparaisons permettent aussi de voir si les mesures prises au Québec produisent leurs effets. Si c’est le cas, on verra potentiellement notre courbe prendre une trajectoire différente – comme ce fut le cas en Corée. L’inverse peut être vrai, comme au Japon, où la pandémie semble reprendre vie. 

En somme, pour pouvoir poser de bonnes questions, on n’a pas le choix de comparer. C’est d’autant plus important que l’on s’apprête à interrompre notre confinement collectif. Et bien que les méthodologies diffèrent d’un endroit à l’autre, elles sont à peu près constantes dans leurs différences. La direction générale des courbes donne donc une bonne idée de l’évolution de la pandémie. 

«Faiseux de courbes» et «faiseux de lignes»

Le 2 avril, le premier ministre avait noté que le Québec, à seulement 4 décès par million d’habitants, s’en tirait mieux que l’Espagne ou l’Italie, où le ratio était alors d’environ 200 morts par million. Aucun journaliste présent n’avait contesté l’affirmation, même si ces deux pays étaient plus loin que nous dans la pandémie, et même s’il était évident que le Québec s’en allait vers ça. 

Le 7 avril, le gouvernement dévoilait d’ailleurs un scénario «optimiste» à presque 150 décès par million d’habitants. Manifestement, les «faiseux de courbes» du gouvernement avaient vu quelque chose que les «faiseux de lignes» du premier ministre n’avaient pas vu.

Pour ma part, je vais continuer à faire des comparaisons comme depuis le début de la pandémie, comme vont sans doute continuer à le faire plusieurs journalistes et observateurs qui cherchent à comprendre ce qui se passe et ce qui s’en vient. Présenter des comparaisons imparfaites – quitte à mieux les contextualiser – reste une meilleure option que de fonctionner à l’aveugle ou de donner, en bon français, une «free pass» à nos décideurs. 

1- Jean-François Cliche, « Le bordel », Le Soleil, 26 avril.

2- Tweet de Stéphane Gobeil, conseiller spécial du premier ministre