Kim Jong-un est peut-être imprudent, mais n'est ni irrationnel, ni un fou. Son régime n'est pas engagé dans un processus d'autodestruction. Il veut avant tout survivre.

Les options américaines devant la menace nord-coréenne

ANALYSE / Le dysfonctionnement politique de la nouvelle administration américaine a été largement causé par Donald Trump. Le président a gaspillé une grande partie de son capital politique en livrant un torrent d'ordres exécutifs mal avisés et en suscitant diverses controverses. Entre-temps, des dossiers plus importants comme la réforme de l'Obamacare sont dans une impasse. Plus important encore, il n'a pas été en mesure d'accorder l'attention nécessaire aux problèmes mondiaux.
Or, les menaces venant de la Corée du Nord, plus que les cyberattaques russes ou le terrorisme islamique, représentent aujourd'hui le plus grand défi américain. Cette menace n'est pas existentielle, car le régime de Kim Jong-un n'est pas en mesure de détruire les États-Unis. Néanmoins, celle-ci ne doit pas être prise à la légère, car cet État voyou peut causer beaucoup de dommages en déstabilisant tout l'Extrême Orient.
Depuis deux mois, dans un désir évident de tester la nouvelle administration américaine, Pyongyang a procédé au lancement de cinq missiles balistiques. Le premier lancement eut lieu en février, alors que le président Trump recevait le premier ministre Shinzo Abe du Japon lors d'une visite officielle. Le message politique ne pouvait pas être plus clair.
De plus, quatre de ces missiles avaient une portée de 1000 km, démontrant ainsi une capacité de mise au point d'un système à moyenne portée. Par ailleurs, le régime a mis au point en février 2017 un missile KN-11 à combustible solide ayant une portée intermédiaire pouvant parcourir 2600 km. Ce dernier missile est d'autant plus menaçant qu'il est conçu pour être lancé à partir d'un sous-marin.
La politique du régime nord-coréen est évidente. Il teste sa capacité de développer un système de portée intercontinentale pouvant frapper les États-Unis. Certaines bases américaines dans le Pacifique, dont celle de Guam, sont déjà dans l'horizon du missile nord-coréen Musudan. Or, la Corée du Nord dispose selon les experts au moins de 20 ogives nucléaires.
Bien sûr, ces lancements violent clairement les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU qui interdisent à la Corée du Nord de développer ou de tester des missiles balistiques et des technologies d'armes nucléaires.
Depuis un an, Donald Trump a régulièrement tweeté sans ambages que son administration ne tolérait pas que le régime nord-coréen se dote de missiles capables d'atteindre certaines parties des États-Unis. Toutefois, Trump n'a pas formulé de plan ou de proposition concrète pour contrer la menace nord-coréenne, sauf d'affirmer que la question pourrait être réglée par un simple coup de fil à Beijing.
En plus de protester ouvertement, l'administration Trump a répondu à la nouvelle provocation nord-coréenne par un renforcement de ses capacités de défense dans la péninsule coréenne. Pour cela, ils ont annoncé le déploiement du système antimissile Thaad qui est capable d'intercepter tout missile nord-coréen.
Entre-temps, le secrétaire d'État, Rex Tillerson, a déclaré lors de sa tournée en Asie que l'administration américaine envisageait toutes les options, y compris des frappes militaires. Mais tout plaidoyer pour des frappes préventives augmente le risque d'un conflit militaire résultant d'une erreur de calcul.
Or, plusieurs experts doutent de la capacité américaine, même avec des frappes sauvages, d'éliminer tous les sites nucléaires nord-coréens. Ceux-ci sont trop dispersés. Une riposte du nord, même avec de simples armes conventionnelles, aurait des conséquences dévastatrices non seulement pour la Corée du Sud, mais aussi pour toute la région.
En conséquence, l'administration américaine devrait considérer d'autres avenues que des frappes militaires. Après tout, contrairement à ce qui est affirmé à Washington, Kim Jong-un est peut-être imprudent, mais n'est ni irrationnel, ni un fou. Son régime n'est pas engagé dans un processus d'autodestruction. Il veut avant tout survivre.
Toute stratégie américaine doit compter sur Beijing. Mais depuis l'élection, Donald Trump a déstabilisé les relations sino-américaines en endossant temporairement la théorie des deux Chines. Plus encore, Beijing perçoit le déploiement du système de missiles Thaad comme une menace contre la Chine. Finalement, en remettant en question les alliances américaines, Trump a aussi soulevé des inquiétudes importantes au Japon et en Corée du Sud. Doutant de la volonté américaine de les protéger contre une menace nucléaire, ces deux derniers pays sont devenus moins sûrs.
Donald Trump s'est fait élire en promettant de sortir des sentiers battus et de proposer de nouvelles avenues. Comme des décennies de sanctions, de menaces, d'isolement, de négociations n'ont rien donné, il est temps d'essayer une nouvelle approche vis-à-vis Pyongyang. C'est justement ce que la Chine propose.
La proposition chinoise repose sur un gel des programmes nucléaires et des missiles nord-coréens en échange de l'annulation des exercices militaires américano-sud-coréens et du déploiement des missiles Thaad. Cette proposition a l'avantage de miser sur la diplomatie et d'éviter des scénarios conduisant à une nouvelle guerre. Il offre ainsi au régime nord-coréen un modus vivendi qui devrait réduire son sentiment d'insécurité.
Cette proposition représente à la fois une rupture importante, audacieuse, historique dans les relations avec Pyongyang. L'opportunité est là pour une dernière tentative diplomatique. Mais pour cela, il faut que Donald Trump cesse de gouverner par instinct et par tweets et qu'il se comporte en véritable homme d'État en s'appuyant sur les hauts fonctionnaires talentueux qui composent l'administration américaine.
Gilles Vandal, professeur émérite de l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke