Des fleurs sur le terrain du CHSLD Herron à Montréal
Des fleurs sur le terrain du CHSLD Herron à Montréal

Les intouchables? Le fiasco humanitaire dans les CHSLD

POINT DE VUE / Le premier ministre François Legault a réagi au rapport des Forces armées canadiennes documentant la situation désastreuse prévalant dans les CHSLD auxquels on les avait affectées pour faire face à la crise humanitaire qui y sévissait en prétendant que ce rapport n’avait rien appris de nouveau aux autorités responsables de la santé des aînés en CHSLD.

Cette réaction est non seulement sophistique, mais aussi stupéfiante que révoltante, ce qui semble avoir échappé aux commentateurs et à l’opposition. Ce qui est révoltant, ce n’est pas tant que cet argument sophistique tente bêtement de minimiser l’impact de la vérité crue qui émane de ce rapport, comme si l’enjeu était de révéler ou pas des choses que ne connaissait ou pas le gouvernement.

L’enjeu, ce n’est pas l’intelligence des faits des autorités en place, mais bien la mort de soif de dizaines de personnes âgées dans certains CHSLD livrés à eux-mêmes, doublée d’un nombre bien trop élevé de morts dans ces mêmes centres de soins pour les aînés.

Or, par ce subterfuge sophistique à courte vue, il se trouve que le gouvernement confirme néanmoins qu’il savait; confirme que le gouvernement et les autorités technocratiques et bureaucratiques savaient, mais... confirme qu’elles n’ont rien fait même si elles savaient. Les autorités savaient qu’il manquait de personnel, qu’il manquait d’équipement de protection, qu’on refusait le temps plein au personnel, qui n’avait dès lors pas d’autre choix que de travailler à temps partiel et donc dans plusieurs centres de soins différents, passant de la zone chaude à la froide sans plus de précaution; elles savaient que cette pratique ne faisait que propager le virus d’un centre de soin à l’autre, d’une zone à l’autre. Elles savaient que des centaines de personnes avaient été laissées à elles-mêmes, sans soins de base, sans nourriture et même sans eau, marinant dans leurs déjections des jours durant, seules, jusqu’à mourir de soif.

Mais alors, comment se fait-il que personne ne pose la question aux autorités si savantes et instruites des faits oeuvrant dans leurs bureaux climatisés et réunissant des ressources surdiplômées, surpayées et censées disposer de tout ce qu’il faut pour agir?

À savoir, si les autorités savaient, étaient au courant, pourquoi n’ont-elles pas fait ce qu’il fallait faire, à savoir ce qu’elles font aujourd’hui? Pourquoi a-t-il fallu attendre que des centaines de personnes meurent de soif dans leurs excréments dans des conditions effroyables qui n’avaient rien à envier aux plus atroces stalags et camps de concentration nazis en matière de déchéance humaine pour que les autorités se décident enfin à agir alors qu’elles auraient pu le faire non pas la fin mai, mais il y a des mois, et sinon début février? Les autorités manquent-elles de ressources, d’intelligence du terrain, de moyens? Non, nous dit-on.

Quoi qu’il en soit, pourquoi ne se sont-elles pas donné les moyens d’agir dès le début du mois de février alors qu’on savait que le virus touchait davantage les personnes âgées? 

Si le rapport de l’armée n’apprend rien aux autorités pourquoi, début février, après que l’OMS eut recommandé le 30 janvier dernier aux pays de «prendre des mesures fortes» afin de stopper la propagation du virus, pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas lancé une campagne de recrutement massive pour combler le déficit de personnel et d’équipement de protection avant que le fiasco ne survienne; pourquoi n’a-t-il pas appelé l’armée, les étudiants, en soins de santé (pour les personnes et pour les animaux) à prendre le relais avant que le fiasco ne survienne, celui qui a fait en sorte que nos aînés ont été traités moins bien que des animaux en les privant non seulement de soins, mais aussi de nourriture et surtout d’eau; pourquoi les autorités n’ont-elles pas accéléré le programme de climatisation des CHSLD et des autres centres de soins et hôpitaux dès la fin-janvier?

Qu’a fait le gouvernement en février? Rien. Pourquoi? Pour une Commission d’enquête sanitaire pandémique publique. Ce n’est pas tout de se cacher derrière la contrition ou l’aveu béat, comme si l’impéritie technocratique et gouvernementale était une fatalité, comme si le fiasco était une fatalité, un acte de Dieu. Ce n’est absolument pas le cas. Manifestement, il y a eu négligence personnelle et systémique des autorités ayant causé la mort de milliers de personnes. La moindre des choses est d’annoncer sans délai que sera mise sur pied une Commission d’enquête sanitaire publique relevant de l’Assemblée nationale du Québec afin d’identifier ces causes personnelles et systémiques de cette crise pandémique avec au moins autant d’attention qu’on ne l’a fait pour la corruption municipale et beaucoup plus que ce qui a été fait pour la corruption au niveau national.

Si la corruption a coûté cher, que vaut la vie de milliers de personnes victimes de l’incurie des responsables en poste au moment des faits? L’impunité doit faire place à l’imputabilité, en soi, mais d’autant quand une crise humanitaire cause la mort de centaines, voire de milliers de personnes.