Un des problèmes touchant les hôpitaux en milieu rural concerne leur dimension. Étant de petits établissements, ils n’ont pas la masse critique pour fournir des services au même coût que les grands hôpitaux des centres urbains.
Un des problèmes touchant les hôpitaux en milieu rural concerne leur dimension. Étant de petits établissements, ils n’ont pas la masse critique pour fournir des services au même coût que les grands hôpitaux des centres urbains.

Les hôpitaux ruraux américains confrontés au défi du coronavirus

CHRONIQUE / Depuis 2010, les démocrates ont fait de la réforme de la santé leur principal cheval de bataille. Après avoir mis sur pied un système universel d’assurance maladie à multiples volets avec l’adoption de l’Obamacare, ils ont promis de bonifier ce système. En dépit de l’opposition farouche des républicains, la présente pandémie démontre l’urgence d’agir. La santé sera, comme elle l’a été en 2016 et en 2018, au centre de la prochaine campagne électorale.

Déjà avant l’arrivée de la pandémie du coronavirus, les hôpitaux ruraux américains étaient confrontés à une importante crise financière. Avec la pandémie, cette crise s’est largement amplifiée. Le Congrès américain vient de voter à la fin avril un budget d’urgence de 75 milliards de dollars pour les soutenir, en plus des 100 milliards déjà alloués pour couvrir les salaires des médecins, infirmières et préposés luttant contre le coronavirus. Mais cette aide est loin de répondre à tous leurs besoins.

L’association des hôpitaux américains estime que tous les hôpitaux américains perdent en moyenne 2800 dollars pour le traitement de chaque patient atteint du coronavirus. Or, le gouvernement fédéral qui en assume les coûts détermine le montant qu’un hôpital reçoit pour soigner un malade du coronavirus. De plus, ces établissements subissent une forte augmentation des coûts en personnel et en matériel médical.

Par ailleurs, les hôpitaux essuient des pertes de revenus liés à l’annulation des traitements ou chirurgies des patients non atteints du coronavirus. Pire encore. Un grand nombre d’hôpitaux sont des établissements privés appartenant à des sociétés d’investissement. La bourse ayant chuté, la valeur de ces investissements est moins élevée. Ces sociétés cherchent donc à rétablir la rentabilité de ces hôpitaux en coupant dans les services.

En mars 2020, l’Association américaine des hôpitaux estimait que beaucoup de grands hôpitaux perdaient un million de dollars par jour. Même un grand établissement comme le Boston Medical Center chiffrait ses pertes à 5 millions de dollars par semaine. Ce dernier annonça alors le renvoi de 700 employés. Et la crise du coronavirus n’avait pas encore vraiment commencé. Si la crise du système de santé est grave dans les grandes villes, la situation est encore pire dans les régions rurales.

Avant la crise du coronavirus, le milieu rural avait moins accès à des soins primaires, dentaires, de longue durée ou mentaux qu’en milieu urbain. Le filet de sécurité sanitaire dans les communautés rurales était sous pression, souffrant d’une disparité liée à des désavantages socio-économiques. La chute démographique et le vieillissement des populations rurales empirent la situation et augmentent les incertitudes.

Entre 2010 et 2020, 120 des 1964 hôpitaux ruraux ont fermé leurs portes aux États-Unis. Or, la Société de gestion Chartis estimait en février dernier que 450 autres centres hospitaliers ruraux pourraient être forcés de fermer pour raison financière. Quant à l’Association américaine des hôpitaux ruraux, elle en chiffre le nombre à 763.

Un des problèmes touchant les hôpitaux en milieu rural concerne leur dimension. Étant de petits établissements, ils n’ont pas la masse critique pour fournir des services au même coût que les grands hôpitaux des centres urbains. Leur rentabilité s’en ressent. Pourtant, chacun de ces hôpitaux constitue un établissement de santé indispensable, étant peut-être le seul centre hospitalier dans un rayon de 150 km.

La crise du coronavirus n’a pas encore vraiment frappé les régions rurales. Les experts estiment que cela surviendra dans une deuxième vague de la pandémie. La crise frappant les hôpitaux ruraux s’amplifiera alors, car ceux-ci sont encore moins bien préparés que les hôpitaux urbains.

Or, les régions rurales sont très vulnérables face au coronavirus du fait que leur population est plus âgée. Elles comptent donc plus de personnes ayant des problèmes de santé chroniques. Plus de 60 millions d’Américains vivent dans des communautés essentiellement rurales. Plus encore, on retrouve proportionnellement dans ces populations rurales le plus de gens souffrant de maladies cardiaques, du diabète et de l’asthme.

L’Alaska est un bon exemple de la situation qui prévaut dans les États à majorité rurale. Les experts estiment qu’au moins 40 % des 737 000 habitants de l’État contracteront le coronavirus et que 59 000 auront besoin de soins hospitaliers. Cet État ne possède toutefois que 1500 lits généraux d’hôpitaux au total. L’Alaska n’est aucunement prêt à faire face à la crise à venir. La même situation se retrouve dans la plupart des États à forte prédominance rurale.

Le coronavirus risque de faire des ravages chez ces derniers, d’autant plus que les hôpitaux ruraux ne disposent pas de services spécialisés et d’équipements médicaux pour contrer le coronavirus. Par ailleurs, la crise financière touchant ces établissements aggrave le problème. Par exemple, à cause de l’absence de chirurgies due au coronavirus, la société TeamHealth a mis en congé « volontaire » de 90 jours ses anesthésiologistes et ses infirmières anesthésistes.

Entre-temps, beaucoup de médecins spécialistes œuvrant en milieu rural perdent leur salaire à cause du coronavirus. Le peu de lits dont les hôpitaux disposent est donné aux patients ayant le coronavirus. Ces spécialistes ont ainsi été forcés de réduire considérablement leurs chirurgies électives, plus lucratives. Si la crise perdure le moindrement, beaucoup d’hôpitaux ruraux risquent de perdre leurs spécialistes, qui vont choisir d’aller travailler dans une grande ville.

Dans la foulée de la présente crise, les hôpitaux ruraux doivent faire des choix difficiles : conserver leurs spécialistes ou prendre des mesures pour réduire leur déficit alors que la pandémie fait rage. La pandémie fournit des arguments-chocs aux démocrates.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.