Les droits de l’homme rose bonbon de la Chine totalitaire

OPINIONS / L’auteur de ce texte réagit à une lettre de Chen Xueming, consul général de Chine à Montréal.

À ma grande stupéfaction, je lisais le 17 juillet dans La Presse un texte qui décrivait la «loi sur la sécurité nationale» de Hong Kong, adoptée en Chine le 30 juin dernier, comme étant une loi «bénéfique pour les droits de l’homme». J’ai d’abord cru à une blague.

Puis, ma réaction fut de penser que l’auteur n’avait pas compris le concept des droits de l’homme. Mais en lisant davantage, et voyant que le texte avait été rédigé par le Consul général de Chine à Montréal, je compris que j’étais plongé dans un exercice de propagande visant à aveugler les esprits au moyen d’une conception rose bonbon des droits de l’homme, masquant la réalité des répressions qui existent dans la Chine du 21e siècle.

Il est vrai, comme le remarque M. Chen, que de nombreux observateurs étrangers ont commenté cette loi sans trop connaître l’histoire des relations entre l’ancienne colonie britannique et la République Populaire de Chine, mais il existe aussi quelques spécialistes de la Chine qui s’inquiètent des effets catastrophiques de cette loi sur certaines libertés civiles fondamentales.

Par ailleurs, en lisant le texte, on peut s’interroger sur la compréhension de l’histoire économique de Hong Kong de M. Chen, lorsqu’il mentionne que «la prospérité de la région n’est apparue qu’après les années 80», oubliant d’ajouter que les spécialistes de l’Asie parlent régulièrement de la croissance économique remarquable des «quatre dragons asiatiques» (nommés parfois les quatre tigres) durant les années 1960-70: Hong Kong, Singapour, Corée du Sud, Taïwan.

Le nœud du problème avec ce texte est toutefois lié aux aberrations qu’il contient, affirmant notamment que «les droits et les libertés dont les Hongkongais jouissent […] y compris la liberté de manifestation, d’expression et de la presse, ne changeront pas». Sans entrer dans les détails, l’un des points litigieux de cette nouvelle loi concerne «les crimes» qui sont visés par celle-ci, incluant, comme le rapporte M. Chen, «la subversion du pouvoir de l’État».

Rappelons aux lecteurs, pour bien comprendre ce que ce «crime» peut impliquer en Chine, que Liu Xiaobo, décédé le 13 juillet 2017, récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2010, avait été condamné en 2009 à onze ans de prison par la justice chinoise, pour avoir justement commis le «crime d’incitation à la subversion du pouvoir d’État». Or, en lisant les textes de ce grand humaniste, on constate que son seul véritable «crime» aura été d’avoir osé exprimé publiquement sa dissidence à l’égard du gouvernement chinois, notamment en ayant signé la Charte 08 qui avait pour objectif de promouvoir une réforme démocratique visant l’amélioration des droits de l’homme en Chine.

Depuis la rétrocession de leur territoire à la Chine, le 1er juillet 1997, les Hongkongais vivaient sous le régime «un pays, deux systèmes», une situation paradoxale promise pour 50 ans, soulignant la différence entre les systèmes économiques de Hong Kong et de la Chine continentale (capitalisme et socialisme), mais aussi, soulignant des différences fondamentales dans le système juridique et politique des deux territoires. Pour cette raison, les Hongkongais jouissaient de droits politiques inédits et d’une liberté d’expression que leurs compatriotes de la Chine continentale avaient perdus depuis belle lurette.

C’est ce qui explique pourquoi à chaque année, les Hongkongais pouvaient, par exemple, se rassembler le 4 juin pour une veillée à la chandelle, visant à commémorer publiquement le «Massacre de Tian’anmen», honorer la mémoire des victimes, et tenter de faire la lumière sur les événements troublants de 1989 qui sont toujours objet de censure dans la Chine continentale.

Ici, M. Chen, lorsqu’on parle des «droits de l’homme», on ne parle pas seulement de niveau de vie ou de droits économiques superficiels, mais aussi de droits politiques. Lorsqu’on parle de liberté d’expression et de liberté de presse, cela signifie aussi la liberté de questionner nos gouvernements sur des agissements qui nous paraissent douteux et sur des événements tragiques, et surtout, la liberté d’exprimer publiquement sa dissidence à l’égard des politiques de nos dirigeants, sans pour autant craindre de finir sa vie en prison.

Les citoyens de Hong Kong avaient de telles libertés avant le 30 juin 2020, dans le régime du «un pays, deux systèmes», mais pourront-ils encore s’en prévaloir au cours des prochains mois, voire des prochaines années?

Quand on voit l’étendue de la censure qui existe en République Populaire de Chine, sur des situations politiques sensibles comme «l’intégration» des Ouïgoures du Xinjiang dans des camps de «rééducation», ou encore, sur la mémoire des événements historiques récents comme ceux de la Place Tian’anmen de 1989, on est en droit de se questionner sur la signification de la liberté d’expression à laquelle vous faites allusion, et sur la valeur des «droits de l’homme» made in China…

Carl Déry

Trois-Rivières