Les dessous de l’imbroglio Huawei

CHRONIQUE / L’administration Trump déclencha une « guerre technologique » au printemps 2017 contre ZTE, un équipementier chinois en télécommunication, empêchant les compagnies américaines de lui vendre des composantes essentielles. ZTE choisit alors de régler à l’amiable le différend avec les autorités américaines. Mais la poursuite contre ZTE ne représentait que la pointe de l’iceberg.

La véritable cible qui intéressait les Américains était la compagnie Huawei. Cette dernière représente la plus grande menace à la prédominance américaine en haute technologie. L’arrestation de Mme Meng Wanzhou, directrice financière de la compagnie et fille de son fondateur, en décembre 2018 à Vancouver à la demande des autorités judiciaires américaines, entre donc dans cette dynamique de concurrence américaine avec la Chine.

Les autorités américaines accusent Huawei de vols de propriété intellectuelle à l’égard des compagnies américaines Cisco Systems et T-Mobile, d’être étroitement associée à l’armée chinoise, de représenter une menace à la sécurité nationale américaine pour s’être apparemment engagée dans des opérations d’espionnage, de représenter une menace à la sécurité nationale américaine, d’être engagée dans une concurrence déloyale et de contrevenir à l’embargo contre l’Iran.

Les accusations déposées par les autorités américaines sont graves et ne peuvent pas être prises à la légère. Et cela d’autant plus que des gouvernements comme le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont mis sous surveillance les opérations de Huawei et ont même récemment interdit à la compagnie chinoise « de fournir l’équipement nécessaire aux réseaux cellulaires 5G à la pointe de la technologie » dans leur pays. Le Canada, l’Allemagne et plusieurs autres pays européens explorent la possibilité de faire de même.

Le développement de Huawei comme entreprise tient presque du miracle. Sans richesse personnelle et officiellement sans lien avec le gouvernement chinois, Ren Zhengfei, alors un simple ingénieur, a mis sur pied par un travail acharné une des plus grandes entreprises mondiales dans le domaine des télécommunications. Dans un marché en forte concurrence, Ren a réussi l’exploit de doter la Chine d’une haute technologie complexe. Comment Huawei a-t-elle pu acquérir en si peu de temps une renommée mondiale demeure une énigme?

Depuis sa fondation en 1987, Huawei nie régulièrement les accusations d’avoir maintenu des liens avec l’armée chinoise ou le gouvernement de Beijing. Mais le maintien d’une longue culture mystérieuse d’entreprise fait en sort que beaucoup d’experts en sécurité demeurent prudents à son égard. Cette retenue est suffisante pour les autorités américaines pour y voir une menace réelle à la sécurité nationale des États-Unis et de leurs alliés.

Bien que les allégations américaines de « dumping » et la controverse sur les droits de propriété intellectuelle regardant Huawei remontent à 2007, les États-Unis ont clairement choisi avec le dépôt des présentes accusations d’ouvrir un nouveau front dans leurs différends commerciaux avec la Chine.

Par cette controverse, les États-Unis cherchent clairement à contrecarrer le dessein de la Chine de se transformer en grande puissance de haute technologie. Cette dernière désire précisément se libérer de la dépendance technologique américaine. Pour développer son savoir-faire indispensable aux industries du futur et en arriver à défier les États-Unis dans le développement de l’intelligence artificielle, Beijing a massivement investi en haute technologie depuis dix ans. Comme Huawei est devenue la multinationale chinoise la plus en vue dans ce secteur, elle est donc un élément clé dans la quête chinoise de prédominance mondiale.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, l’administration américaine a adopté une attitude très hostile à l’égard de Huawei, cherchant ainsi à protéger l’avance technologique américaine. En conséquence, la compagnie chinoise a vu bloquer ses projets d’acquisitions d’actifs américains ainsi que son accès au marché américain pour la vente de ses principaux équipements de téléphonie.

Cela n’a pas empêché Huawei de poursuivre son élan. L’entreprise a engrangé 93 milliards de dollars en revenu en 2017, en augmentation de 16 % par rapport en 2016. Après avoir connu une croissance de 15 % en 2018, Huawei anticipe de générer des revenus atteignant 125 milliards de dollars en 2019.

La fabrication de smartphones est un secteur en plein essor. En 2018, l’entreprise a vendu 200 millions d’appareils, une hausse de 30 % par rapport à 2017. Ce secteur généra 52 milliards de dollars, soit environ la moitié du chiffre d’affaires de la société. Bien qu’exclue du marché américain en 2017, Huawai a néanmoins supplanté Apple comme deuxième fabricant mondial de smartphones. Plus encore, elle anticipe de dépasser Samsung dans ce domaine en 2020.

Or, la vente de smartphones n’est qu’un aspect de ses activités. Les autres produits de Huawei comprennent des équipements de réseau sans fil ultrarapide de la génération 5G, des tablettes, des micropuces, des logiciels et des ordinateurs portables.

Depuis plus d’une décennie, Huawei s’est positionnée sur les marchés mondiaux en offrant des produits fiables à des prix compétitifs. En plus d’être en voie de devenir le plus grand fabricant mondial de smartphones, Huawei a acquis une position dominante dans la mise au point de la technologie sans fil ultrarapide. Huawei vend déjà des produits et équipements de télécommunication dans 170 pays dans le monde.

Dans ce dossier, peu importe notre position personnelle concernant le régime chinois, la stratégie américaine est évidente. Washington cherche par tous les moyens à contrer l’émergence de la Chine comme puissance montante et à l’empêcher d’obtenir un ascendant sur les technologies du futur. Pour cela, la présente administration est prête à déclencher une guerre commerciale « meurtrière ».

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.