Les défis de la nouvelle politique éducative

ANALYSE / Le ministre de l'Éducation, Sébastien Proulx, dévoilait il y a peu, en compagnie du premier ministre Philippe Couillard et d'une foule d'invités, sa nouvelle Politique sur la réussite éducative. Celle-ci, qui s'étend jusqu'en 2030, s'avère somme toute ambitieuse. Cela dit, aurons-nous les moyens, financiers et autres, de nos ambitions? Retour et réflexion sur quelques points.
Un élément majeur de cette politique est la volonté de faire passer de 75 % à 85 % le taux de diplomation, soit l'obtention d'un premier diplôme pour un jeune de moins de 20 ans. En incluant les qualifications professionnelles et semi-professionnelles, on veut augmenter ce taux à 90 %. Ces objectifs sont tout à fait louables et vont nécessiter des efforts de tous les acteurs du réseau pour être atteints. Néanmoins, il est important de remettre ces chiffres en contexte.
Ainsi, il y a une tendance claire qui fait en sorte que sur les 15 dernières années, on constate une baisse marquée du taux de décrochage. Or, rien ne permet de croire que ladite tendance s'essoufflera. D'autant plus que le DES (diplôme d'études secondaires) comme diplôme de base, même dans les industries manufacturières, devient de plus en plus la norme. Les jeunes le constatent et comprennent bien qu'il faut dorénavant être diplômé du secondaire pour espérer avoir un emploi le moindrement rémunérateur.
Un dans l'autre, avec des ressources pour aider les élèves qui ont plus de difficulté, ce 85 %-90 % devrait pouvoir se concrétiser sur l'échéance visée. Et rappelons qu'au Québec, plusieurs décrocheurs reviennent à l'école un jour ou l'autre pour obtenir un diplôme, même après 20 ans, ce qui est très positif.
Il est rafraichissant, voire soulageant, d'entendre un ministre de l'Éducation appuyer ce que plusieurs disent haut et fort depuis des années, à savoir que les compétences liées à la lecture et à l'écriture sont fondamentales à la réussite scolaire, peu importe la discipline; et que la réussite scolaire (et inversement le décrochage scolaire) se joue très souvent avant même l'entrée à l'école. À cet égard, le gouvernement actuel semble miser beaucoup sur l'accroissement du nombre de maternelles 4 ans, lesquelles devraient entre autres travailler sur l'apprentissage des lettres.
Si l'intention est louable, il est néanmoins dommage de constater que le gouvernement ne semble pas reconnaître l'apport des CPE (Centres de la petite enfance) à cet égard. Il s'agit d'un réseau qui est là, qui a développé une expertise connue et reconnue et qui a fait ses preuves si on se fie à la satisfaction plus que positive des parents-utilisateurs (et surtout versus les garderies privées). Qui plus est, les jeunes de 4-5 ans en CPE demeurent actifs physiquement, s'amusent et développent de multiples aptitudes sociales. C'est sans compter le rôle de modèles qu'ils jouent souvent dans un CPE auprès des plus petits, d'autant que la tendance actuelle est aux groupes multi-âges, dont les bienfaits sont avérés.
À l'occasion d'une table éditoriale à laquelle prenait part récemment le ministre Proulx, celui-ci annonçait sa politique à venir et émettait du même coup un voeu, à savoir que les enseignants prennent le train avec lui, pour ainsi dire. Il reconnaissait en effet que la réussite de sa politique reposait finalement sur leurs épaules.
Dans la mesure où Philippe Couillard postule depuis son élection que l'éducation est sa priorité, il est quelque peu désolant de voir à quel point ce gouvernement a dénigré le corps enseignant au cours des dernières années. Comment voulez-vous ensuite, tout bonnement, tendre la main à ces derniers et faire comme si l'ardoise avait simplement été effacée? Surtout qu'actuellement, comme l'ont relevé la plupart des observateurs, cette politique sur la réussite éducative s'accompagne de très peu de moyens concrets; on vise, on réfléchit, on verra.
Pour mener à bon port cet immense paquebot, il faudra faire preuve de beaucoup de leadership positif et faire moins de petite politique. Ce n'est pas gagné d'avance.
Vincent Beaucher est enseignant en éducation à l'Université de Sherbrooke et à Bishop's.