«Des collègues ingénieurs s’inquiètent à juste titre que nous ne prenons pas les changements climatiques suffisamment au sérieux.»
«Des collègues ingénieurs s’inquiètent à juste titre que nous ne prenons pas les changements climatiques suffisamment au sérieux.»

Les changements climatiques: bénédiction ou malédiction?

Daniel R. Rousse, ing., M.Sc.A., Ph.D.
École de technologie supérieure, Université du Québec
DES UNIVERSITAIRES / Le constat (1 de 3) - Dans un article paru récemment dans Le Devoir, des collègues ingénieurs s’inquiètent à juste titre que nous ne prenons pas les changements climatiques suffisamment au sérieux.

Et ils demanderont à l’Ordre des ingénieurs du Québec de les «appuyer et de redoubler d’efforts dans la lutte contre les changements climatiques».

Je dis bravo! Car il faut absolument y réfléchir. Néanmoins, je m’inquiète.

Et cela réfère à la citation de Jean Rostand, qui teinte tous les cours que je donne : «Nous paierons trop cher le privilège d’être devenus des Dieux par la puissance, avant d’avoir mérité d’être des hommes par la sagesse».

Supposons que nous puissions remplacer demain l’ensemble de notre consommation d’énergies fossiles par des énergies renouvelables sans impact sur le climat. Serait-ce une bénédiction ou une malédiction?

Nous aurions dès lors la possibilité de poursuivre, avec un taux de croissance similaire à celui des 30 glorieuses, par exemple. Imaginez, le «développement durable» des sociétés sans l’inconvénient de réchauffer le climat. Nous pourrions électrifier toutes les régions du monde et apporter de l’eau potable partout. Rêvons.

Nous pourrions alors atteindre les objectifs du GIEC, limiter l’accroissement de la concentration de CO2 dans l’atmosphère et, parce que ce gaz y demeure une centaine d’années, voir cette concentration commencer à chuter vers 2100, ou avant, et revenir à des concentrations inférieures à 380 voire 270 ppm après quelques siècles. Rêvons.

Mais, une croissance théorique de 10 %/an de 2020 à 2050 ferait en sorte que nous consommerions non pas 14 000 mégatonnes par année d’énergie primaire, mais plutôt ~17,5 fois plus au terme de cette période. Certes, la croissance n’est plus exactement corrélée à la consommation d’énergie et un taux de croissance de 10 % est désormais utopique, même en Chine. Mais, il serait aussi possible, pour les besoins de l’exemple, de prolonger la période de croissance jusqu’en 2100 (avec un taux de croissance de 10 %, la consommation d’énergie devient 790 fois supérieure après 70 ans). Heureusement, ce raisonnement est illustratif et ne constitue pas une prédiction.

Mais, avec une puissance décuplée, pourrions-nous vraiment multiplier par 10 ou 20, au cours des 30 ou 70 prochaines années, le taux auquel :

  • on exploite les forêts;
  • on vide les rivières et les océans;
  • on harnache d’autres rivières et ratisse le fond des océans;
  • on gaspille et contamine l’eau potable, alors qu’elle manque déjà à des centaines de millions de personnes;
  • on assèche les milieux humides pour construire des centres commerciaux;
  • on dégrade les terres arables déjà 30 à 35 fois plus exploitées qu’à leur taux historique;
  • on convertit des terres agricoles pour y construire des bungalows;
  • on ajoute des routes pour relier les bungalows;
  • on désire ajouter du transport terrestre autonome aux modes dévastateurs déjà existants;
  • on sillonne le ciel en quête de soleil, de culture ou de contrats;
  • on ajoute des particules solides dans l’air que l’on respire;
  • on crée des îles de plastiques au cœur des océans;
  • on précipite l’extinction des espèces;
  • on extrait du lithium pour faire des batteries;
  • on exploite les terres rares pour faire des collecteurs photovoltaïques et des éoliennes;
  • on consomme la cryolithe, le terbium, le hafnium, l’argent, l’antimoine, le chrome, le palladium, l’or, le zinc, l’indium, le strontium, l’étain, le plomb, le diamant, tous menacés de pénurie?

Et, avec cette puissance «divine» accrue, croyez-vous que nous nous affairerions en priorité à électrifier toutes les régions du monde et apporter de l’eau potable partout (ce que mes projets au groupe de recherche t3e contribuent modestement à faire)?

Dans le cours Énergie de l’École de technologie supérieure de l’Université du Québec, il faut naturellement aborder les changements climatiques. Cependant, plusieurs étudiants ingénieurs, urbanistes, physiciens ont compris que les changements climatiques aussi importants qu’ils puissent être, ne sont que la «pointe de l’iceberg» de phénomènes «anthropiques» qui dénaturent, détruisent, sinon modifient irrémédiablement la planète. 

Parce qu’à chaque tempête, inondation ou incendie, on peut en ressentir les effets avec nos sens. De plus en plus chaque année, on en discerne nettement les effets parce que nous les voyons, nous les sentons, nous les entendons, nous les goûtons, nous les touchons. Ces changements, appréhendés par James Watt et Antoine Lavoisier, qualifiés par Joseph Fourier (dans une mémoire disponible en ligne), modélisés pour la première fois par Arrhenius (il y a plus de 100 ans) et décrits méthodiquement par le GIEC depuis des décennies, commencent (finalement) à inquiéter. Deux cents ans plus tard, il était temps, certes. Mais pour agir, il ne suffit pas de les intellectualiser, il faut les ressentir. 

Acidification des océans, extinction des espèces, désertification, migrations climatiques et tout ce qui est indiqué plus haut, ne sont que des dimensions supplémentaires d’un même problème global, beaucoup plus profond, plus inertiel, plus inexorable que les seuls changements climatiques. 

En ce sens, il est possible d’affirmer que les changements climatiques sont une malédiction pour ceux qui en subissent, ici et maintenant, les conséquences. Mais, puisque c’est la seule chose qui est actuellement intensément débattue, qui fait quelque peu ployer l’opinion publique et de facto les promesses des gouvernements, n’est-ce pas paradoxalement une bénédiction si l’on arrive à les enrayer ou, à défaut, à les freiner un tant soit peu pour limiter l’impact de ce qui nous attend.

Je n’oserais affirmer que c’est une «bonne» chose que les émissions de carbone fassent capoter le climat. Mais si ce n’était de cet effet pervers, qu’est-ce qui nous empêcherait, au niveau idéologique, de poursuivre sur notre lancée de destruction massive?

La semaine prochaine, quelques éléments de remède.

Daniel R. Rousse est directeur du Groupe de recherche industrielle en technologies de l’énergie et en efficacité énergétique (t3e), professeur titulaire au Département de génie mécanique, École de technologie supérieure, Université du Québec et membre du regroupement Des Universitaires

Note (article du Devoir) : Ce que la science du climat dit aux ingénieurs