Hier à Washington, la directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg (à gauche) et le directeur général de Twitter, Jack Dorsey (à droite), avaient accepté de comparaître devant la Commission sénatoriale du renseignement, pour discuter de l’interférence de la Russie aux dernières élections.

L’érosion de la vérité

ÉDITORIAL / Internet est un champ de bataille où des groupes clandestins luttent pour manipuler l’opinion publique. Le problème est bien réel et il cause de l’inquiétude des deux côtés de l’Atlantique.

Hier à Washington, la directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg et le directeur général de Twitter, Jack Dorsey, avaient accepté de comparaître devant la Commission sénatoriale du renseignement, pour discuter de l’interférence de la Russie aux dernières élections. Les dirigeants de Google ont refusé de se présenter à cette même tribune.

En France, le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) viennent de déposer un rapport sur le même sujet : Les manipulations de l’information — Un défi pour nos démocraties. Ce document identifie les ingrédients d’une «menace qui vise à miner les fondements de notre démocratie», à laquelle la crise que traversent les médias n’est pas étrangère. 

Ceux qui veulent créer la confusion, nourrir la division ont «d’autant plus de chances d’aboutir que le paysage médiatique est éclaté, avec des médias traditionnels faibles, suscitant la défiance d’une partie de la population, et une variété de vecteurs populistes et conspirationnistes», affirme le rapport.

Le raffinement des technologies risque d’amplifier encore plus ce problème. Les outils d’édition de vidéos, qui permettent de reproduire fidèlement une apparence de réalité, permettront d’injecter du contenu capable d’influencer le marché boursier, ou les débats politiques. Il sera de plus en plus difficile de tracer la ligne entre le faux et le réel, entre la vérité et le mensonge. 

À première vue, on croirait que plus on est informés, meilleures seront nos décisions. Mais c’est faux. Être plus informés n’est pas la même chose qu’être mieux informés, souligne le rapport français. Lorsque nous sommes submergés d’informations de mauvaise qualité, prendre une bonne décision devient quasiment impossible. 

C’est là-dessus que misent les acteurs qui veulent miner un État, une société. Leurs tentatives seront d’autant plus efficaces si elles s’appuient sur une perte de confiance envers les institutions. Et les réseaux sociaux, par leur nature même jouent un rôle déterminant pour saper cette confiance.

Leur modèle d’affaires est «optimisé pour le profit plus que la vérité», rappelle le rapport. Les revenus de Facebook dépendent en effet de l’engagement de ses usagers. Un contenu nuancé, réfléchi, génère moins de réactions qu’un contenu provocant ou scandaleux.

De tous les médias, YouTube est l’un des vecteurs les plus dangereux. Une enquête du Wall Street Journal avait démontré, en début d’année, que le moteur de recherche, en s’alignant sur les opinions perçues de l’usager, dirige celui-ci vers des contenus plus extrêmes, plus radicaux.

À Washington, le ton s’est adouci envers les dirigeants. Mais le patron de Twitter, Jack Dorsey, a reconnu qu’ils n’étaient «ni prêts ni équipés pour l’immensité du problème», un problème qu’ils ont eux-mêmes créé. Facebook, Twitter ou Google ne pourront pas trouver la solution isolément, sans donner accès à leurs données aux chercheurs, sans inclure dans leurs structures, dans leurs processus les usagers dont ils tirent des milliards $. Et cette ouverture ne se fera que si on les y force par une loi, par une réglementation. 

«L’époque du Wild West dans les réseaux sociaux tire à sa fin», a prévenu le sénateur Mark Warner hier. Il ne reste plus qu’à souhaiter qu’il dise vrai.