Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal

L’épidémie de variole de 1702-1703 en Nouvelle-France

CHRONIQUE / À l’époque de la Nouvelle-France, les maladies font partie de la vie quotidienne. La colonie possède déjà des hôpitaux et des médecins qui travaillent en collaboration avec les congrégations religieuses à la dispensation de soins aux personnes malades.

Des maladies comme la dysenterie, la fièvre jaune, la gale, la grippe, les parasites intestinaux, la rougeole, la scarlatine, le scorbut, la syphilis, la tuberculose, la typhoïde, le typhus et la variole affligent périodiquement la Nouvelle-France. Les maladies respiratoires sont particulièrement courantes en hiver.

Par ailleurs, ces maladies prennent souvent une dimension épidémique. Ainsi, des témoins de l’époque mentionnent régulièrement que la colonie est frappée par des épidémies. Les plus importantes furent celles du typhus en 1687, de la variole en 1702-1703, de la rougeole en 1714-1715, de nouveau la variole en 1732-1733, etc.

Durant la Nouvelle-France, la variole est souvent désignée sous le nom de petite vérole et encore comme la picote. En plus des épidémies de variole touchant les Amérindiens depuis le début du 17e siècle, la variole infecte aussi les populations d’origine européenne à un moindre degré. Les colons subissent une première épidémie de variole en 1669-1670 et peut-être une autre en 1684, et encore une en 1687-1689. À la fin du 17e siècle, une centaine de personnes meurent chaque année de la variole. 

Toutefois, la population d’origine européenne n’a pas encore subi une épidémie aussi contagieuse et meurtrière que celle de la variole de 1702-1703. L’épidémie dure neuf mois et couvre toute la Nouvelle-France. Sœur Juchereau de Saint-Ignace, une ursuline et la chroniqueuse de l’Hôtel-Dieu, rapporte en détail les effets terribles de cette épidémie sur la population de Québec. 

Elle précise que la contagion débute avec l’arrivée d’un chef iroquois en provenance d’Orange (Albany) à l’automne 1702. Ce dernier meurt le 19 octobre. L’épidémie commence par infecter la maison où il demeure, pour ensuite s’étendre au reste de la ville. Dès décembre, la maladie prend un caractère épidémique alors que la variole se répand comme une traînée de poudre dans la ville. Très peu de personnes gardent la santé alors que l’infection frappe des familles entières. 

Sœur Juchereau rapporte que toutes les familles ont un ou plusieurs membres dont on a pleuré la disparition. Comme les gens meurent rapidement, les prêtres ne fournissent pas à enterrer les morts et à assister les mourants. Chaque jour, de 15 à 18 corps sont transportés à l’Église de la basse ville ou à la cathédrale pour y être ensuite enterrés le soir même sans cérémonie. Cette situation dure plusieurs mois, faisant en sorte que les registres comptent selon elle plus de 2000 morts à Québec, à l’exclusion ceux des régions rurales.

Le nombre de 3000 décès causés par l’épidémie de 1702-1703 est longtemps accepté, bien qu’il soit considéré comme étant clairement exagéré. Partant de ce témoignage, les observateurs de l’époque et les premiers historiens estiment que le nombre de morts doit être autour de 3000 pour toute la colonie. 

Entre-temps, les historiens du 20e siècle réduisent ce chiffre à Québec d’abord à 350 ou 400 pour finalement établir le nombre de décès à 286. Comme la ville de Québec a alors une population d’un peu plus de 2000 habitants, son taux de mortalité se situe autour de 13 %. Par ailleurs, l’historienne Louise Dechêne établit le taux de mortalité à Montréal à 8 %. Dans les régions rurales, la situation n’est guère plus reluisante. Par exemple, le village de Lachine voit 21 de ses 200 habitants mourir de la variole.

Des études plus récentes, dont celles de Bertrand Desjardins et de Rénald Lessard, établissent le nombre de victimes pour toute la colonie aux environs de 1300 à partir d’une analyse démographique tirée des registres des enterrements. D’ailleurs, le nombre de décès dans la colonie en 1703 est trois fois plus élevé que la moyenne des années précédentes et 4,7 fois plus grand que celui de l’année 1701. Comme la Nouvelle-France compte entre 18 000 et 19 000 habitants, le nombre de décès causés par l’épidémie représente un peu plus de 6,5 % de la population d’origine européenne de la colonie.

Les données démographiques, tirées des enterrements, montrent que le nombre de décès des immigrants français et des soldats stationnés dans la colonie atteint 85 par rapport à 50 un an plus tôt, soit 1,7 fois plus. Le nombre de morts parmi les enfants canadiens se situe à 715, comparé à 122 un an plus tard, soit 5,9 fois. Par contre, pour les adultes canadiens le ratio est beaucoup plus grand, soit 18,3 fois plus avec 420 morts comparés à 23 un an plus tôt.

Le ratio beaucoup plus élevé de morts chez les enfants et les adultes parmi les 15 630 habitants canadiens, comparativement aux 3370 immigrants et soldats français, s’explique par le fait que les colons canadiens ont perdu leur immunité contre la variole. Si cette dernière touche en Amérique particulièrement les populations amérindiennes, en Europe elle sévit toujours dans la population en général. En conséquence, les immigrants français ont conservé leur immunité contre cette maladie.

Comme l’épidémie emporte environ 10 % des femmes en âge de procréer, le nombre de naissances chute considérablement de 747 à 578. Par ailleurs, 40 % de ces dernières meurent durant l’épidémie, avec environ 150 morts de nouveau-nés imputables directement à l’épidémie. Ce dernier élément sème la terreur. La question est de savoir pourquoi la maladie touche alors de manière si cruelle des enfants innocents. Les religieuses perçoivent la maladie comme un démon déguisé, d’autant plus que de nombreux jeunes prêtres sont emportés par la maladie.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.