Nancy Pelosi

L’émergence du pouvoir au féminin dans le nouveau Congrès

ANALYSE / Périodiquement la scène politique américaine est marquée par des revirements et des réalignements importants survenant lors des élections de mi-mandat. Cette reconfiguration de la composition du Congrès amène aussi la mise en place d’une redéfinition des politiques et le désir de promouvoir des agendas particuliers.

Nous avons assisté à ce phénomène en 1994 avec la révolution conservatrice et en 2010 avec l’émergence du Tea Party au sein du Parti républicain. Le même phénomène s’est produit au sein du Parti démocrate en 1910 avec la création d’une aile progressiste et en 1930 avec une coalition en faveur d’une plus grande intervention du gouvernement.

L’élection du 6 novembre dernier représente un de ses événements majeurs qui changent la donne politique américaine. D’une part, le Parti républicain est devenu essentiellement un parti d’hommes blancs dans lequel les minorités et les femmes trouvent de moins en moins de place. D’autre part, le Parti démocrate présente un portrait de plus en plus exact de la composition sociopolitique des États-Unis. Cela est particulièrement vrai pour la représentation féminine.

Dans la foulée de l’élection de Donald Trump en 2016, les femmes américaines se sont mobilisées comme jamais depuis un demi-siècle. Dès mars 2017, elles tenaient au travers le pays de grands rassemblements regroupant uniquement pour la ville de Washington 500 000 protestataires. Elles ont continué par la suite leur mouvement de mobilisation en s’impliquant dans les élections partielles. 

La liste Emily, une organisation féministe fondée en 1985 dans le but de défendre le droit des femmes à l’avortement et de promouvoir les candidatures politiques féminines, recevait jusqu’en 2016 moins de 1000 appels par année de femmes désirant se présenter. À l’été 2018, l’organisation fut submergée par 40 000 femmes voulant se présenter comme candidates démocrates à des postes aussi variés que représentantes et sénatrices d’État, postes de responsabilité dans les villes ou des États, en plus de celles désirant poser leur candidature comme représentante ou sénatrice au Congrès américain.

En plus de susciter et de former des candidatures féminines, la liste Emily contribue largement au financement de leurs campagnes électorales. La liste Emily a aussi recueilli et distribué comme comité d’action politique (PAC) plus de 500 millions $ en 2018 pour soutenir des candidates démocrates pro-choix.

Les résultats sont là. Uniquement pour la Chambre des représentants au fédéral, le nombre de représentantes démocrates est passé de 64 à 89 en 2019, soit 38 % de la représentation démocrate à la Chambre. Quarante-trois des 89 représentantes démocrates proviennent de minorités raciales, dont 22 Afro-Américaines, 19 d’origine hispanique ou asiatique et pour la première fois, deux Amérindiennes. En contrepartie, le nombre des représentantes républicaines a diminué de 23 à 13 en 2019, ne représentant plus que 6 % de la députation républicaine.

Néanmoins, plusieurs défis se posent pour Nancy Pelosi, la nouvelle présidente de la Chambre. Comment maintenir la discipline et la cohésion d’un caucus divisé en différentes factions? Elle a déjà dû rappeler doucement à l’ordre de jeunes représentantes pour des déclarations intempestives. 

Plus encore, un grand nombre de représentantes démocrates sont des « partisanes assoiffées de sang » contre Trump. Résister à leurs pressions pour lancer des enquêtes tous azimuts, voire même enclencher un processus menant à un procès en destitution, représente un véritable casse-tête. Comment le faire sans pour autant s’aliéner les éléments les plus progressistes du caucus?

Par ailleurs, un grand nombre de progressistes dirigées par la jeune représentante de New York, Alexandra Ocasio-Cortez, s’opposent à l’exigence adoptée par le Parti démocrate de couvrir financièrement tout nouveau programme.  Mme Ocasio-Cortez et ses partisanes voient dans cette obligation une entrave pour la mise en place de leurs plans les plus ambitieux. Mme Pelosi devra ici aussi trouver une façon de répondre à leurs demandes.

Cela dit, cette arrivée massive de représentantes démocrates est non seulement importante, mais aussi très positive. En proposant un leadership plus efficace, ces femmes représentent un atout précieux pour pousser des changements positifs de gouvernance dans un univers politique américain hyperpolarisé. 

Depuis plus de 50 ans, les femmes ont fait leurs marques dans des postes importants de décision aussi diversifiés qu’en économie, politique, science ou éducation. Elles ont acquis des expériences suffisamment distinctes de celles des hommes pour proposer des idées nouvelles dans la gestion de problèmes touchant la société américaine. Parmi l’éventail de problèmes préoccupant les représentantes démocrates, celles-ci privilégient à l’unisson une politique rendant les soins de santé abordables pour les Américains.

Plus encore, dans l’ère de Donald Trump, ce qui manque le plus à Washington va au-delà de l’introduction de nouvelles idées ou de nouvelles politiques. La société américaine a aussi besoin de reconstruire sa confiance dans le gouvernement fédéral. Ici encore, les femmes peuvent apporter une contribution unique. Plus que les hommes, elles privilégient des valeurs comme l’intégrité, l’honnêteté et l’éthique.

Comme les femmes se montrent beaucoup plus empathiques et compatissantes comme leaders politiques que les hommes, elles sont plus susceptibles de promouvoir leurs convictions de manière civilisée et moins tentées de se montrer opportunistes ou amorales. Elles sont plus susceptibles de prendre les décisions nécessaires, même si celles-ci sont impopulaires, et ce, même au risque de mettre en jeu leur carrière politique. En ce sens, si les États-Unis devaient avoir un nouvel Abraham Lincoln, ce dirigeant serait une femme.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.