Ihmed Lakdhara et sa femme ont choisi de quitter Sherbrooke en raison de la loi 21 sur la neutralité religieuse.

L’égalité des citoyens avant tout

Mon cher Ihmed,

Je veux bien me dire désolé de ton départ de Sherbrooke. Je le suis encore plus de « perdre » le resto La Constantinoise que tu as implanté avec succès, et me retrouver nostalgique de tes plats algériens délicieux que j’aimais tant déguster, comme lors de mon long séjour en Algérie, de 1968 à 1972. Tu m’en vois déjà attristé.

Ceci dit, je ne saurais néanmoins accepter la raison, ou plutôt le prétexte, que tu évoques pour quitter Sherbrooke et le Québec, tes lieux de résidences bien-aimés, semblais-tu dire, au cours de nos échanges verbaux et chaleureux. C’était hier, je sais. Mais, tu as pris la décision de quitter ce Quebec qui t’a permis de naître au Québec. Hélas, je le dis!

Pourquoi, dis-tu? La loi 21, qui t’indispose. Ah, bon! J’ai à peine à te croire, Ihmed. Puis-je te dire amicalement que cette législation n’est pas un carcan, ni un cadre restrictif pour les « droits personnels » ni pour ton épouse voilée, en l’occurrence. Au contraire, elle vise l’égalité citoyenne avant tout, pour les croyants ou non; elle cible uniquement l’atteinte de responsabilités civiles et citoyennes égalitaires et, par le fait même, le droit pour tous, de bénéficier des mêmes approches dans les services publics, à visage découvert de chaque côté du comptoir, d’ailleurs le plus important de tous les devoirs citoyens dans une démocratie que tu as enfin eu l’avantage de connaître, conviens-en! 

Tu l’as constaté sans doute depuis ton installation ici, au Canada, particulièrement au Québec qui a toujours témoigné de cette attention envers les minorités, aussi bien religieuses que linguistiques et culturelles. Dis, cela aussi, tu l’as remarqué, Ihmed, non?

Permets-moi un exemple comportemental de la part de ta propre patrie d’origine que tu as quittée. Souviens-toi, à cet égard, des prescriptions indélébiles des sociétés musulmanes de ton cher pays de naissance, l’Algérie, où j’ai vécu quatre ans et que j’ai tant aimée telle une seconde patrie, pour moi. 

Par exemple, les interdictions y pleuvaient alors. Frontières fermées pour les coopérants dont j’étais, par la généreuse contribution du Canada envers ton pays, pourtant. Pas d’église catholique ou autre ouverte aux mécréants dont j’étais. Équité, ouverture? Non, point final! C’était en 1968, tu n’étais point né, Ihmed, tu ignorais sans doute ces intransigeances, je comprends. 

Bref, pas de neutralité religieuse, sauf pour la prédominance de l’Islam, la religion d’État, de foi musulmane autoritaire. Un exemple? Ainsi, à Annaba (ex-BONE du régime français) où j’ai vécu, si heureux, j’insiste: le gouvernement de l’Algérie avait mis sous scellé, puis condamné et « fermé » la magnifique cathédrale St-Augustin (l’est-elle encore?). Cela, le savais-tu, Ihmed?  

Sinon, que dis-tu de ces comportements de l’État algérien, ta patrie? L’actualité violente d’aujourd’hui nous en dit long sur cet autoritarisme extrême du régime politique islamiste que tu as pourtant quitté.

Soit, tu pars, je respecte ton choix. Je te souhaite, néanmoins, bons succès à Ottawa, qui n’offre pas la vie facile aux francophones, ni aux écoles françaises etc. par les temps qui courent sous la gouverne de l’actuel gouvernement avec un certain Ford, dominateur et extrême conservateur. J’espère qu’il ne te confinera pas dans les derniers retranchements pour l’éducation de tes enfants et autres valeurs de ta personne. 

Quant à moi, je me consolerai ici en me régalant, ailleurs, bien sûr, des couscous, tajines et bricks à l’œuf qui me feront oublier ton absence... peut-être.

Salutations amicales et arme-toi bien.

Yvon Côté, ex-résident d’Algérie (1968-72)
Sherbrooke


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Quitter ou intimider ?

M. Lakdhara, j’ai lu le vendredi 5 juillet vos réactions concernant la Loi sur la laïcité de l’État que vous considérez comme discriminatoire au point d’avoir lancé il y a plusieurs mois le mouvement #quitterleQuébec, et que vous souhaitez vous-même quitter. En tant que Sherbrookois d’origine, fils d’immigrant, et comme citoyen québécois, il me semble nécessaire de vous transmettre quelques observations.

La Loi s’inscrit dans la continuité de l’évolution historique, politique et sociale de la collectivité québécoise en faveur de la laïcité. Il s’agit d’une aspiration légitime et démocratique qui a cheminé progressivement sur une période temporelle beaucoup plus longue que les 9 ans que vous avez passés au Québec! Cela fait partie des compromis que le Québec s’est imposés dans son cheminement comme société progressive, égalitaire et démocratique.   

  Au Québec on ne souhaite pas que la religion domine les fondements sociaux, politiques, institutionnels et juridiques comme cela existe dans d’autres sociétés. C’est une réalité qui doit être prise en considération et respectée par tous, et ce, tout autant que les revendications et intérêts individuels. 

La Loi ne discrimine pas, elle met toutes les personnes interpellées (peu importe sa religion) sur un même pied d’égalité et elle concrétise la notion de laïcité de l’État : PRINCIPE DE SÉPARATION DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ET DE LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE, valeur fondamentale désirée et souhaitée par la majorité de la population. Oui, elle existe cette population majoritaire, silencieuse et tolérante, accueillante, qui partage généreusement ses ressources avec les nouveaux arrivants : ses réseaux de santé, d’éducation, ses programmes et mesures de soutien aux individus et aux familles (filet social le plus développé au Canada). 

Vous vous considérez davantage comme Sherbrookois que québécois! Flatteur pour les Sherbrookois, mais ceux-ci ne sont-ils pas également Québécois? Vos positions suscitent certaines interrogations en ce qui a trait à votre véritable volonté d’acceptation et de partage des valeurs et des modes de vie de la société québécoise.

Vos propos cherchent à intimider en recourant aux accusations de discrimination religieuse (sur quelles bases d’ailleurs) et en abordant le sort de certaines femmes. Toutefois, si ma lecture est exacte, pas toutes les femmes au Québec, seulement certaines évidemment! Un peu de reconnaissance et de respect des choix de société de la collectivité d’accueil dont vous bénéficiez des avantages serait-il trop demandé?

Au cours de ma carrière, j’ai occupé diverses fonctions dans plusieurs organismes publics. J’ai également enseigné au niveau universitaire durant plusieurs années. Comme d’autres, j’en retiens, n’en déplaise aux bien-pensants et aux amateurs de controverses, que le port de signes religieux n’a pas sa place ni sa raison d’être dans aucun de ces milieux et autres réseaux et instances publics.   

Réflexion : si les signes religieux n’ont pas de finalités culturelles et idéologiques spécifiques, alors pourquoi certains tiennent-ils tant à les afficher dans le cadre de leur emploi au sein d’organismes étatiques? 

Bernard Barrucco
Québec


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Histoire d’immigration

Sollicité par l’Université de Montréal requérant les services d’un spécialiste en techniques de laboratoire, mon conjoint a accepté, et c’est ainsi que nous sommes arrivés à Montréal en 1959. La religion catholique dominait alors toutes les institutions de la province sous le régime de Duplessis. 

Deux ans plus tard, l’hôpital de Saint-Jérôme a demandé le même service à mon conjoint et nous avons déménagé. La directrice du département, qui était une religieuse, a demandé à mon conjoint de lui présenter sa famille. Je n’ai retenu qu’une seule phrase de cet entretien « ici, tout le monde va à la messe tous les dimanches ».

Je n’étais ni croyante ni pratiquante. Nous étions les héritiers de la Révolution française de 1789. Tout comme vous, M. Lakhadra, j’avais le choix : soit accepter, soit plier bagage et retourner dans mon pays où j’avais une profession. Mais, sachant que la culture familiale soudait plus fortement notre famille que quelques rituels, j’ai opté pour la concession : chaque dimanche, toute notre famille est allée à l’église. 

Nous nous sommes intégrés dans un réseau d’amis qui n’étaient déjà plus soumis aux diktats de la religion, car nous étions, dans les années 60, à la veille de la Révolution tranquille du Québec qui allait évacuer la gouvernance religieuse. 

Vous appartenez à cette société-là, M. Lakhadra. Et le gouvernement Legault ne cherche pas à diviser, bien au contraire, il prône le vivre ensemble par une politique courageuse visant à favoriser l’intégration des femmes dans la société québécoise. 

Les femmes doivent, pour le bien-être du couple et de la société, décider de leur orientation professionnelle afin de participer au développement de la société, décider du choix de leur tenue vestimentaire, décider du choix de leur conjoint, enfin avoir les mêmes droits et privilèges que les hommes. Et non être contraintes de suivre des règles imposées par des coutumes. 

Dans ce pays de liberté, vous avez vu le soutien fervent et durable accordé par la population sherbrookoise à Raif Badawi. Cela aurait-il été possible là où vous voulez repartir?

Vous avez le choix M. Lakhadra.

Janine Boynard
Sherbrooke