Rex W. Tillerson, secrétaire d'État américain

L'effacement du secrétariat d'État sous Trump

ANALYSE / Depuis 1945, la haute diplomatie américaine avait réussi à doter les États-Unis d'une réputation enviable sur la scène mondiale. Mais cette approche posée et stable est mal perçue par la nouvelle administration. Le département d'État est devenu un endroit privilégié pour entreprendre le nettoyage du marais, pour reprendre les mots de Donald Trump.
Depuis le 20 janvier, le département d'État est conforté à de sérieux défis en matière de gestion. Rex W. Tillerson, le nouveau secrétaire d'État, semble « incapable de répondre à la myriade de défis en matière de politique étrangère auxquels est confrontée notre nation ». Après avoir perdu une prétendue bataille concernant le budget de son département, il est confronté à une ingérence systématique de Steve Bannon, principal conseiller de Trump, et de Jared Kushner, gendre et conseiller du président, dans l'embauche du personnel de son ministère.
Non seulement Tillerson a vu rejeté son choix d'Elliott Abrams comme no 2 au département d'État, mais entre-temps des dizaines de hauts diplomates ont été forcés de quitter ou ont été transférés à d'autres ministères.
Les annonces simultanées d'une augmentation de 54 milliards $ du budget de la Défense et d'une coupure drastique de 11 milliards $ au secrétariat d'État, soit 30 % de son budget, proposées par l'administration Trump si radicales qu'elles ont généré une protestation vigoureuse de 120 généraux à quatre étoiles.
Selon ces derniers, ce n'est pas en effectuant des coupes budgétaires dans la diplomatie et en réduisant l'aide au développement que le gouvernement américain sera en mesure de lutter plus efficacement contre l'islamisme radical et le terrorisme. Il y a des tâches que les militaires ne peuvent tout simplement pas remplir.
Traditionnellement, le secrétaire d'État assiste à toutes les réunions où le président américain rencontre des dirigeants mondiaux. Aussi, la presse américaine a noté les absences de Tillerson aux rencontres de Donald Trump avec les premiers ministres canadien, israélien et japonais, et la chancelière allemande. Dans une ville où le pouvoir d'un secrétaire d'État repose sur sa proximité avec le président, l'absence de Tillerson lors de ces réunions n'est pas sans conséquence.
Réduit à une apparente impuissance, l'ex-directeur exécutif d'Exxon Mobil se fait le plus invisible possible. Loin de montrer qu'il est en charge, il évite toutes occasions de définir les orientations de son département ou de donner des conseils aux hauts diplomates américains à l'étranger. Lorsqu'il est obligé de le faire, ses déclarations sont concises et scénarisées, se limitant à moins de 100 mots comme il l'a fait lors d'une réunion du G-20 ou encore au Mexique.
Dès son entrée en fonction, Tillerson a suspendu la conférence de presse quotidienne que le département d'État tenait depuis l'administration Eisenhower. La première conférence de presse n'eut lieu que le 8 mars. Par ailleurs, dans un geste sans précédent, le nouveau secrétaire n'a pas invité les journalistes à l'accompagner dans sa tournée asiatique de la mi-mars.
Rompant avec une vieille tradition, Tillerson n'a pas rencontré son prédécesseur John Kerry. Il s'est attelé plutôt à nettoyer le marais en renvoyant de nombreux hauts diplomates trop liés aux précédentes administrations, indiquant ainsi la nouvelle orientation que l'administration entendait donner à la sécurité nationale. Dorénavant, le département d'État n'a plus la responsabilité de promouvoir les valeurs américaines, de défendre les droits de la personne ou de présenter les États-Unis comme une nation indispensable.
La principale mission de Tillerson est de réformer le département d'État pour le rendre conforme aux désirs de Trump. Plus question de produire de longs mémorandums. Dorénavant les mémoires ne doivent pas dépasser deux pages. Et par-dessus tout, si les fonctionnaires peuvent encore débattre des questions de politiques étrangères, leurs discussions doivent demeurer secrètes. Toute fuite représente un manquement majeur.
Par ailleurs, l'absence du secrétaire d'État dans la définition des principales questions regardant la politique étrangère américaine est clairement palpable. La situation a dégénéré à un point tel que les dirigeants étrangers contactent directement Jared Kushner au lieu de passer par le département d'État. D'ailleurs, Tillerson consulte quotidiennement Kushner dans tous les dossiers. Ce dernier agit dans l'ombre comme s'il était le véritable secrétaire d'État.
Toutefois, loin d'être le résultat d'une incompétence personnelle, la mise à l'écart perceptible et les faiblesses apparentes du nouveau secrétaire d'État sont voulues. Les silences et l'invisibilité de Tillerson sont hautement stratégiques. Ce dernier remplit la mission que Trump lui a confiée. Les conseillers de la Maison-Blanche, soit Bannon, McMaster et Kushner, doivent dorénavant avoir préséance sur les hauts fonctionnaires dans l'élaboration et la conduite de la politique étrangère américaine.
L'affaiblissement du secrétariat d'État fait partie de la stratégie de Trump et de ses conseillers. En cela, la nouvelle administration ne fait que copier la pratique des pays autoritaires comme la Chine ou la Russie qui ont des ministères des Affaires étrangères faibles. Mais depuis un siècle, aucun président américain n'a réussi à développer une politique étrangère efficace sans avoir un puissant secrétaire d'État. Est-ce que Donald Trump serait l'exception?
Gilles Vandal, professeur émérite à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke