La famille Trudeau en habits indiens pour une visite à un temple sikh.

Le voyage du Canadien errant

ÉDITORIAL / Il existe deux versions de chaque voyage qu’un premier ministre canadien effectue dans un autre pays: il y a la version du voyage tel que vu par le pays-hôte, et l’autre, tel que perçu par les électeurs canadiens. Et le périple en Inde qu’achève M. Trudeau ces jours-ci est aussi calamiteux dans une version que dans l’autre.

On pourrait peut-être passer outre l’album-photo de la famille Trudeau, en vêtements traditionnels indiens, posant devant les lieux sacrés du pays, si la mission s’était traduite par des accords commerciaux substantiels. Mais il aurait fallu plus que les quelques centaines de millions $ de contrats annoncés pour nous convaincre du succès de l’exercice, compte tenu de l’envergure de nos deux pays. M. Trudeau aurait mieux fait de porter plus d’attention à la modernité de l’Inde.

Le premier ministre voulait à la fois courtiser l’importante communauté sikh canadienne, en vue des prochaines élections, et rassurer le gouvernement indien quant à sa position envers les groupes indépendantistes.

Le Canada a beaucoup à se faire pardonner depuis l’explosion du vol d’Air India, en raison des lacunes de sécurité qui avaient permis aux terroristes de mener à bien leur projet, et de notre incapacité à traduire les coupables en justice.

Et voilà que la délégation canadienne se pointe en Inde avec, parmi ses invités, un canadien sikh, Jaspal Atwal, reconnu coupable d’avoir tenté d’assassiner un ministre Indien, sur l’île de Vancouver, en 1986. Photographié cette semaine en compagnie de Sophie Grégoire Trudeau, il avait été invité par le député libéral de Surrey Centre, Randeep Sarai.

Cette histoire a fait les manchettes quelques heures à peine après une rencontre entre Justin Trudeau et le ministre responsable du Pendjab, Amarinder Singh. M. Trudeau devait convaincre celui-ci que le Canada n’appuyait aucun mouvement séparatiste dans cette région. Bravo!

La position d’Ottawa était déjà assez délicate sans cette monumentale bévue. Singh a remis à Trudeau une liste de neuf Canadiens soupçonnés de participer à des crimes haineux. Le Canada veut-il vraiment y donner suite? Et selon un porte-parole Indien, M. Trudeau aurait comparé le terrorisme sikh au mouvement indépendantiste québécois, se disant tout à fait conscient des risques de violence liés aux mouvements séparatistes. Nul doute que cela sera bien reçu au Québec.

Les relations entre le Canada et l’Inde ne sont pourtant pas aussi mauvaises que ce voyage pourrait le laisser croire. Le premier ministre Modi a peut-être boudé l’arrivée de la délégation can adienne, mais il a corrigé cette impression hier avec quelques tweets et les deux hommes doivent se rencontrer aujourd’hui.

La visite avait d’ailleurs été planifiée à son invitation. A-t-on voulu s’en servir pour faire sentir à Ottawa un certain mécontentement? Peut-être. Mais le gouvernement Trudeau a néanmoins déployé beaucoup d’efforts depuis son arrivée au pouvoir, avec plusieurs visites de ministres canadiens en Inde, et ce travail ne sera certainement pas perdu.

L’Inde a désormais surpassé la Chine en termes de croissance économique. Nouer des relations commerciales avec un pays aussi complexe n’est pas chose facile, mais c’est un défi qu’il vaut la peine de relever. La croissance démographique gonflera la population de 100 millions d’individus au cours des cinq prochaines années seulement. Trois fois la population totale du Canada... Qui peut ignorer un tel potentiel?