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Le temps retrouvé: une leçon de la pandémie

René Bolduc
Professeur de philosophie au Cégep Garneau, Québec
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POINT DE VUE / La pandémie du SRAS-CoV-2 a considérablement modifié notre rapport au temps et à l’espace. Quelle leçon pourrions-nous en tirer?

Avant la pandémie, nous consacrions notre temps aux tâches pressantes à remplir. Ce temps occupé imposait sa cadence au quotidien ordinaire: horaire de la journée, course contre la montre, projets, dossiers prioritaires, attentes. Les loisirs n’échappaient pas à la planification serrée du calendrier.

Puis la chronologie de l’ordinaire a été chamboulée. Il y eut à la fois accélération et affaissement.

Accélération, puisque les événements précédant la crise sanitaire ont vieilli en un tour de main. Sans lien direct avec le coronavirus, ils ont basculé dans un passé lointain. Une césure s’est produite. Le monde de l’avant est né.

Affaissement, puisqu’après un début sous la houlette des ça va bien aller, les semaines ont lentement passé. Aucune fin ne semblait poindre à l’horizon. Ce temps après lequel d’ordinaire nous courions s’est écroulé sur nous comme une chape de plomb. Ne pas pouvoir accélérer ces semaines et ces mois passés à la maison frôlait l’insupportable, même en télétravail.

Cet affaissement a permis de jeter un regard nouveau sur le sens de nos vies. En l’absence des repères habituels (métro-boulot-dodo), des questionnements ont pu apparaître: à quoi tout cela rime-t-il? Comment employer maintenant notre temps quand son emploi courant fait défaut? Que faire de cette ressource rare devenue abondante?

Éducation et loisir

Les tâches quotidiennes ne pouvaient à elles seules combler ce vide nouveau. Il fallait créer et produire et non seulement subir et souffrir: faire cuire son pain, communiquer autrement, pratiquer des sports ou s’initier à de nouveaux, cultiver des légumes, oui, mais surtout se cultiver soi-même.

Les sirènes du divertissement se sont bien sûr fait entendre. Le divertissement n’est pas en soi condamnable, mais si on lui confie toutes les rênes de nos vies, il risque fort, s’il n’est pas de qualité, de remplacer un vide par un autre vide. Ce temps que nous lui accordons n’est alors vraiment pas le nôtre. Comme le «fast food», il peut faire du bien sur le coup, mais on repassera pour ses qualités culinaires.

Comme nous sommes trop souvent à la course, l’énergie manque. Le divertissement de masse et la consommation de bébelles rapidement obsolètes nous appâtent de toutes les manières possibles. Hannah Arendt soutenait que «les loisirs de l’animal laborans ne sont consacrés qu’à la consommation» (Condition de l’homme moderne). 

Travail harassant et divertissements insipides se renvoient souvent l’un à l’autre. La pandémie nous a invités, sinon contraints, à moins consommer et tâcher d’occuper plus intelligemment son temps. Elle nous a au minimum obligé d’y réfléchir.

Diminuer sa consommation a pu en rebuter plusieurs. Certes, consommer est bon pour l’économie. Mais c’est bien plus qu’un moyen de combler des besoins vitaux. C’est un véritable loisir, un passe-temps. Les centres commerciaux créent des ambiances festives. Ce sont de véritables parcs d’attractions. L’achat en ligne est venu pallier ce manque, mais il n’a pas compensé ce besoin de célébrer collectivement, en présence réelle, la frénésie de l’achat.

Le temps retrouvé

La crise de la pandémie a offert une occasion d’utiliser plus intelligemment notre temps. Une occasion certes imposée, mais tout de même présente: se contenter de moins, produire soi-même, emprunter, échanger, réparer, lire, écrire, s’éduquer. Jouir de son temps n’implique pas obligatoirement d’abandonner sa conscience à l’industrie du divertissement de masse.

Bertrand Russel était d’avis qu’«être capable d’occuper intelligemment ses loisirs» était «l’ultime produit de la civilisation» (Éloge du bonheur). Et toujours selon Russell, l’éducation et du temps disponible sont essentiels pour donner «accès à la plupart des meilleures choses de la vie» (Éloge de l’oisiveté). Au plus fort de la pandémie, plusieurs d’entre nous - sauf les travailleurs essentiels - avons dû composer avec une liberté nouvelle. Dans les meilleurs des cas, - car il y a eu des cas difficiles, il ne faut pas les oublier -, ce fut une occasion d’exercer sa créativité et de se redécouvrir.

La pandémie est un fléau dont on se serait bien sûr passé. 3,8 millions de morts et des millions de malades dans le monde nous le confirment amplement. Cette fatalité nous propose néanmoins une occasion de réfléchir sur le temps qui nous est alloué, bref sur le sens de nos vies. Quelle leçon pourrions-nous en tirer? Nous réapproprier notre temps de manière plus créative, plus libératrice? Ou l’abandonner à la société de consommation aliénante? Revenir à l’identique au monde de l’avant dans le monde de l’après, en ignorant les enseignements à tirer du confinement, serait une erreur.