Le rejet de Northern Pass

Je suis au New Hampshire pour mes dossiers d’affaires de clients du Québec presque aux deux semaines. Je connais la Nouvelle-Angleterre comme le fond de ma poche. Mon réseau de contacts sur le terrain est tel que je pense que j’ai plus d’amis là qu’au Québec. Je dis cela à la blague, mais c’est presque vrai.

Ainsi nous apprenons tout juste le rejet de Northern Pass par le New Hampshire. Y a pas de secret là-dedans, mais à moins d’une contestation d’Eversource (qui arrivera j’en suis sûr) force est d’admettre que la chose lance un bien mauvais message au Massachusetts et ne fait pas bien paraître Hydro-Québec. L’annonce en grande pompe d’un contrat de 10 milliards $ sur 20 ans de cette semaine paraît un bien maigre prix de consolation si le rejet par le New Hampshire n’est pas renversé par un appel d’Eversource. Mais au-delà de tout ça, que doit-on retenir de cette décision?

Selon moi, la démarche “grassroots” a manqué du côté des protagonistes souhaitant l’acceptation du projet. Car même avec l’appui du gouverneur Sununu que je respecte profondément, car c’est un vrai “gars de business’’, force est d’admettre qu’on s’est peut-être un peu trop fier aux grands personnages et aux rencontres en haut lieu et que l’on a oublié le vrai monde, celui qui vit là-bas, quelque part entre Norton, Vermont et West Stewartston au New Hampshire.

Certes on s’est bien préoccupé des Estriens, ceux qui vivent près des lots Tillotson de East Hereford, mais a-t-on vraiment pris le temps de travailler les “locals’’ comme on dit en anglais et surtout est-ce qu’on a pris le temps de faire toutes les visites nécessaires dans toutes les petites assemblées de villages dans le nord du New Hampshire et jusqu’à Concord? Peut-être pas.

Il n’y a pas que les rencontres mondaines de grands dirigeants et de hauts placés qui peuvent avoir raison de la puissance des citoyens aux États-Unis, car ici au New Hampshire, le citoyen est roi même aussi petit et sans voix qu’il puisse paraître.

Pensez aussi que les pressions politiques qui veulent que les États-Unis soient autosuffisants en énergie pour assurer leur sécurité sont aussi des éléments fondamentaux. Le gaz naturel coule à flots dans tous les États de la Nouvelle-Angleterre. Ainsi notre chère et presque verte hydro-électricité ne réussit pas encore à s’imposer comme il se doit, même dans la tête des gens. Qui plus est, quand on réalise que plus de 70 % des foyers en Nouvelle-Angleterre fonctionnent au gaz pour la sécheuse, le chauffage, l’eau chaude et la piscine, on se dit bien que l’on a pas encore réussi à leur vendre le concept que notre énergie vaut la peine d’être transportée à travers les terres de la Nouvelle-Angleterre. Quand on sait aussi que l’électricité coûte en moyenne 15-16 sous du kW et que le gaz naturel revient à environ 9-10 sous le kilowatt, on est loin du compte. L’hydro-électricité n’est pas un concept aussi évident pour eux que pour nous et le fait de payer cette énergie si chère ne fait qu’empirer son image et l’opinion que le citoyen en a. Pour réellement faire une différence il faudra refaire un travail terrain complet et s’assurer que le message soit compris chez eux.

Un Américain me disait la semaine passée ne pas avoir d’intérêt pour notre électricité, car, bien entendu, la seule conversion de ses appareils au gaz lui coûterait plus de 10 000 $ pour son seul bungalow. Il a déjà le gaz naturel, pourquoi ferait-il le virage à l’électricité quand sa facture de gaz naturel est assurément moins chère? La question se pose me semble-t-il, non? Et tout cela va bien au-delà de la seule considération environnementale, ça je peux vous l’assurer. D’ailleurs les messages réguliers des fournisseurs de gaz naturel vantant les vertus propres du gaz naturel sont légion au New Hampshire. Le prix, l’accessibilité et la sécurité énergétique sont autant d’éléments qui ont convaincu les Américains de prioriser le gaz naturel qui provient de chez eux (Marcellus Shale entre autres).

L’organisme “Protect the Granite State’’ qui est derrière toute cette pression pour ne pas que Northern Pass arrive a fait un excellent travail terrain. Je ne dis pas que je suis d’accord avec eux, mais je constate tout simplement. C’est la voix du simple citoyen qui l’a emporté et pour eux c’est tout ce qui compte.

Ceci m’amène une autre réflexion. Est-ce que notre délégation du Québec à Boston fait une si bonne job que ça? Est-ce qu’elle est suffisamment sur le terrain pour réellement pouvoir faire un bon travail d’influence? Est-ce que nos délégués se rendent vraiment sur le terrain aussi souvent qu’il le faudrait pour faire passer nos messages? Est-ce une question de budget?

Je pense que nous avons de lourdes questions à nous poser à ce niveau autant que dans les bureaux d’Hydro-Québec. Pour moi, une introspection sera nécessaire plus tôt que tard sinon on va continuer de passer après les Français et les Irlandais en Nouvelle-Angleterre, car eux, ils se démènent et pas à peu près. L’hydro-électricité aurait dû être la seule source d’énergie pour toute la Nouvelle-Angleterre si on y avait mis le paquet il y a quarante ans. Encore aujourd’hui, on semble à la traîne.

Le début de la leçon ici pour nous et espérant qu’elle ait été comprise est bien simple : sans l’appui du peuple aux É.-U., sans le message au peuple, ça ne passe pas.

Pierre Harvey, président
Harvey International Inc., Sherbrooke