La stratégie de Donald Trump apparaît de plus en plus évidente. Il désire exaspérer les démocrates jusqu’à ce qu’ils croient qu’ils n’ont plus le choix d’entamer le processus de destitution.

Le refus démocrate de mettre Trump en accusation

ANALYSE / Derrière la confrontation ouverte avec les dirigeants démocrates de la Chambre des représentants, la stratégie de Donald Trump apparaît de plus en plus évidente. Il désire les exaspérer jusqu’à ce qu’ils croient qu’ils n’ont pas d’autre choix que de le mettre en accusation et d’entamer le processus de destitution.

Cette stratégie, déjà présente avant le dépôt du rapport Mueller à la fin mars, est devenue depuis encore plus évidente. Trump nie systématiquement aux membres de la Chambre des représentants le droit de voir le rapport Mueller et ses annexes dans leur entièreté et il empêche la comparution de témoins devant les différents comités de la Chambre. 

Plus encore, cette obstruction systématique ne se limite pas au rapport Mueller. Trump agit de la même façon face aux différentes enquêtes lancées par les comités financiers ou juridiques du Congrès concernant ses tractations financières des dix dernières années, ainsi que celles se rapportant à sa famille. De plus, il refuse aux membres du Congrès l’accès à ses déclarations d’impôts. 

Ce faisant, Trump invente des droits constitutionnels qu’il n’a pas. Les privilèges de l’exécutif sont limités. Si un président peut empêcher certains de ses plus prochains conseillers d’aller témoigner, il est toujours obligé de rendre des comptes au Congrès. La division des pouvoirs aux États-Unis octroie au Congrès un droit constitutionnel de regard sur les actes présidentiels et sur la façon dont un président remplit ses fonctions.

Or, comme Trump refuse d’obtempérer aux demandes des différents comités de la Chambre, ces derniers n’ont pas d’autre choix que d’obliger par subpœna les hauts fonctionnaires à remettre les documents et à venir témoigner. Deux cours fédérales ont confirmé les 20 et 22 mai derniers l’obligation de la Maison-Blanche de se plier aux demandes du Congrès. 

En dépit de cela, Trump maintient son refus. Mentant effrontément, il déclare qu’aucun président n’a jamais été aussi transparent que lui et que les démocrates sont engagés dans la pire chasse aux sorcières de l’histoire américaine. Plus encore, il a fait une sortie fracassante pour déclarer qu’il coupait toute relation avec les dirigeants démocrates. Il exige la fin immédiate des enquêtes sur lui ou sa famille. Le 23 mai, il en rajouta en affirmant qu’il n’avait jamais vu une personne aussi folle et instable que Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre.

L’attitude apparemment irrationnelle de Trump s’explique facilement. Il y a une montée d’exaspération au sein du caucus démocrate. Plus de 30 membres demandent déjà une mise en accusation du président. En fait, plus Trump mettra des bâtons dans les roues des comités, plus de membres seront incités à enclencher le processus pouvant mener à sa destitution. Le président veut que la Chambre aille de l’avant dans ce processus-là. Il pense vraiment que cela joue à son avantage politique.

Pour ce faire, il tire des leçons de l’histoire. Lorsque la Chambre des représentants, dominée par les républicains, a mis en accusation Bill Clinton en 1998, la popularité de ce dernier ne cessa de croître. Lorsque Clinton comparut devant le sénat, transformé en tribunal, 70 % des Américains se montraient favorables au président. La mise en accusation fut ainsi rejetée par la moitié du sénat, alors qu’un vote positif des deux tiers était nécessaire.

Trump juge qu’il a donc toute la latitude pour résister aux demandes du Congrès. Il sait pertinemment que toute mise en accusation déposée par la Chambre sera rejetée par un sénat majoritairement républicain. Plus encore, une telle mise en accusation lui permet de passer pour une victime auprès de sa base électorale. Dans cette perspective, il ne peut être que gagnant en forçant la main de la Chambre.  

Toutefois, avec Nancy Pelosi, Trump est confronté à une dirigeante très habile et expérimentée. Elle a très bien compris le jeu de Trump et sait comment réagir. Plus encore, elle est capable d’utiliser à son avantage les faiblesses de Trump. Elle connaît le caractère intempestif du président et sait comment il se choque facilement et comment il peut alors devenir irrationnel et se comporter comme s’il était un enfant de cinq ans.

Aussi, loin de tomber dans le traquenard de Trump, Pelosi maintient un contrôle sur son caucus. Elle sait aussi que deux tiers des Américains ne veulent pas de procès de destitution de Trump. En conséquence, Pelosi garde le cap sur son programme politique : faire adopter des lois et mener simultanément des enquêtes sur l’administration Trump. Ses prestations publiques face à Trump consolident son ascendant politique. D’ailleurs, l’image de Pelosi auprès des Américains ne cesse de s’améliorer. 

Trump a démontré encore une fois comment il est particulièrement sensible aux défis représentés par des femmes fortes. Contre elles, il lance son venin comme il l’a déjà fait contre Angela Merkel, Elizabeth Warren ou Maxine Waters. Face à Pelosi, il enrage encore plus. Cette dernière apparaît charismatique et n’hésite pas à le contester ouvertement, à lui faire de l’ombre et à lui dire clairement que son pouvoir n’est pas illimité.

Alors que Trump se met à tempêter comme un enfant, Pelosi demeure calme et se permet même des mots d’esprit. En sachant se contrôler, elle est l’antithèse du président. Avec Pelosi, Trump réalise que sa stratégie ne peut fonctionner. Or, se faire battre politiquement par une femme est inacceptable pour lui.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.