Le vice-président américain Mike Pence a accepté de coller son avenir politique à celui de Trump.

Le pacte faustien de Mike Pence

ANALYSE / Dans la légende du docteur Faust, ce dernier, insatisfait de sa vie, conclut un pacte avec le diable échangeant son âme pour l’obtention de connaissances illimitées et des plaisirs mondains. Dans le cas de Mike Pence, voyons comment ce dernier a abandonné son intégrité morale dans l’espérance que Donald Trump lui procure un plus grand pouvoir.

Beaucoup d’observateurs de la scène américaine furent surpris en 2016 de voir Trump choisir Pence comme colistier et encore plus surpris de voir ce dernier accepter. L’absence de chimie entre les deux individus ne pouvait pas de prime abord être plus grande.

Puritain et midwesterner réservé prônant fortement des valeurs familiales, Pence a bâti toute sa carrière politique autour d’un conservatisme chrétien intransigeant marqué par un soutien indéfectible à Israël et une opposition farouche à l’avortement et aux droits des homosexuels.

En contrepartie, Trump fut longtemps perçu comme un libéral et un démocrate invétéré en plus d’être un New Yorker arrogant. Plus encore, en plus d’avoir divorcé deux fois, les infidélités, les prouesses sexuelles et les accusations de harcèlement sexuel de Trump faisaient régulièrement la Une des tabloïds de New York.

En jetant son lot avec Trump, en acceptant de devenir son vice-président et en se positionnant comme un chaud partisan du président, Pence s’est trouvé à renier complètement son passé politique. Ignorant les appels de sa conscience, Pence a effectué les yeux ouverts cette transformation d’un rôle de guerrier socialement conservateur à un d’admirateur inconditionnel du président. Il a choisi délibérément d’adhérer à ce pacte faustien.

Depuis 20 ans, Pence a construit tranquillement sa carrière politique en poursuivant un seul but : devenir un jour président des États-Unis. C’est pourquoi, après s’être construit une solide réputation d’archi-conservateur au Congrès, il a brigué en 2012 le poste de gouverneur de l’Indiana. Ce poste lui fournissait l’occasion d’acquérir une plus grande notoriété publique et de jeter les bases d’une candidature éventuelle nationale.

Or, comme gouverneur, l’avenir politique de Pence fut assombri par une controverse nationale. S’affichant comme un gouverneur conservateur intransigeant, il a signé la loi la plus rétrograde des États-Unis concernant la liberté de religion et la mise en place de mesures discriminatoires contre les homosexuels.

Le tollé fut tel dans tout le pays qu’il a dû reculer au grand dam de ses partisans qui se sont sentis trahis. Ainsi, ses espoirs d’émerger comme un acteur important de la scène politique américaine s’étaient alors largement estompés. En 2016, sa réélection pour un second mandat comme gouverneur était loin d’être assurée.

En le choisissant comme colistier, Trump se trouvait ainsi à relancer sa carrière politique. Pence était donc impatient de le rejoindre. Si les Républicains perdaient les élections présidentielles, comme la plupart des observateurs l’entrevoyaient, il aurait été bien placé pour briguer la présidence en 2020.

Pence ne fut pas le premier choix de Trump, dont la préférence allait à Chris Christie, le gouverneur libéral du New Jersey, qu’il connaissait depuis des années. Néanmoins, ses conseillers l’encouragèrent fortement à regarder du côté de Pence. Ce dernier offrait au moins cinq atouts politiques importants.

En plus d’être très considéré très loyal, une condition fondamentale pour Trump, Pence avait développé de solides relations avec le Congrès. Sa réputation comme un conservateur chrétien intransigeant assurait aussi à Trump le soutien de la droite religieuse.

De plus, Pence possède une autre qualité personnelle unique. À l’encontre de Trump, il expose ses idées de manière affable et sympathique. Il est ainsi capable d’adopter des positions extrêmes sans que les gens perçoivent a priori les menaces sous-jacentes.

Et finalement, Pence avait développé depuis une dizaine d’années des liens étroits avec les Kochs, deux frères qui possèdent une fortune de 96 milliards et qui dirigent le plus puissant PAC (Political Action Committee) du pays.

En plus de fournir à Trump le soutien de la base évangélique et de la droite des républicains traditionnels, Pence était ainsi très familier avec le circuit des grands bailleurs de fonds du parti. Il allait donc fournir une partie importante des ressources financières que Trump avait besoin pour mener une campagne présidentielle.

Durant les présidentielles de 2016 et depuis qu’il est devenu vice-président, Pence a rempli son rôle de parfait soldat et de chien de garde. Lorsque Trump suscite une controverse par des commentaires « dégoûtants », Pence calme les nerfs des dirigeants républicains en adoucissant les propos de ce dernier.

Pence a accepté de coller son avenir politique étroitement à celui de Trump. En conséquence, il loue sans cesse et avec effusion Trump. Plus encore, il couvre le président moralement en invoquant régulièrement Jésus et en présentant Trump comme un « chrétien régénéré ». Ce faisant, il s’assure de la loyauté de la base évangélique du parti républicain qui pourrait autrement être outré par les propos et les comportements de leur président.

Mais Pence voit loin en avant. Il s’est positionné au sein du parti républicain comme l’héritier naturel de Trump. Plus encore, il est le premier vice-président à l'avoir mis sur pied une infrastructure qui lui est propre afin de définir sa propre stratégie.

Déjà, il a formé un comité préliminaire pour lancer sa campagne présidentielle en 2024. Décidément, Pence, à l’instar du docteur Faust, a vendu son âme au diable. Sa récompense pourrait bien être somptueuse : la présidence américaine.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.