Yassine Aber

Le mur

ÉDITORIAL / Le premier ministre Justin Trudeau avait prévenu qu'il n'allait pas à Washington, hier, pour « faire la morale » au président Donald Trump ni pour aborder la question du décret présidentiel interdisant pour trois mois l'entrée aux États-Unis de ressortissants de sept pays arabo-musulmans.
Mais il est inquiétant qu'il n'ait pas au moins tenté de sensibiliser son vis-à-vis américain au fait que ces mesures en place depuis le 27 janvier ont impact sur des citoyens canadiens, comme a l'a expérimenté l'athlète sherbrookois Yassine Aber.
Malgré un passeport canadien valide, le jeune homme de 20 ans a été refoulé à la frontière américaine jeudi dernier après avoir subi un interrogatoire et dû fournir ses empreintes digitales et le code de son téléphone portable.
Malheureusement pour lui, l'étudiant de l'Université de Sherbrooke né au Québec de parents marocains se retrouve sur une photo prise lors d'une fête de mariage en 2014 où il est en compagnie de Samir Halilovic, un ancien étudiant de l'Université de Sherbrooke parti combattre en Syrie. Une photo publiée sur Facebook.
Les services frontaliers américains ont interrogé Yassine sur ses liens avec Samir Halilovic, mais n'ont pas précisé pourquoi ils lui ont refusé l'entrée aux États-Unis. Du reste, ils n'ont pas à le faire
Yassine Aber, qui affirme placer le sport et les études au centre de sa vie, soutient n'avoir croisé cet ex-étudiant qu'une ou deux fois, sans plus, et dit s'être rendu sans encombre plusieurs fois aux États-Unis ces dernières années. On ne connaîtra donc pas le fond de l'affaire.
Après le mur qu'il a promis de construire à la frontière avec Mexique, le président américain Donald Trump est-il en train d'ériger une cloison sécuritaire avec le Canada, du moins pour ce qui est citoyens qui ont le malheur de porter un nom à consonance arabe?
Combien d'autres citoyens canadiens ont vécu ou risquent de vivre pareille situation? Combien d'étudiants, de chercheurs, de gens d'affaires ou d'artistes vont se faire refuser un droit d'entrée en raison d'un décret présidentiel potentiellement discriminatoire?
Hier, le chef du Nouveau parti démocratique, Thomas Mulcair était à Sherbrooke pour défendre Yassine Aber. Il a demandé au premier ministre Trudeau de soulever son cas auprès de M. Trump et de lui rappeler que cette façon de faire est une atteinte aux droits de la personne puisque le jeune homme est citoyen canadien et possède un passeport en règle.
D'autres citoyens canadiens ont vécu pareille expérience, notamment une résidante de Brossard de confessions musulmane accompagnée de ses deux enfants qui a voulu se rendre à Burlington au début du mois.
À l'ère Trump, il est bien difficile de mesurer le pouvoir d'influence que peut avoir le Canada devant un voisin qui a fait de sa sécurité intérieure une quasi-obsession et dont les services frontaliers ne laissent visiblement rien passer.
Évidemment, la première rencontre entre MM. Trudeau et Trump visait d'abord à briser la glace et à établir un début de relation personnelle entre les deux dirigeants.
Ce n'était probablement pas le moment pour Justin Trudeau de régler des comptes ou de défendre les valeurs canadiennes, mais pourquoi ne pas avoir au moins soulevé le cas de Yassine Aber ou ne pas avoir fait une déclaration publique à ce sujet?
Le Canada a tout intérêt à maintenir des relations cordiales avec les États-Unis, avec ou malgré Donald Trump, mais M. Trudeau a le devoir d'informer Washington qu'il est inacceptable que des citoyens canadiens soient pénalisés par une politique arbitraire et injuste à plusieurs égards.