Donald Trump

Le monde orweillien de Donald Trump

ANALYSE / En 1949, George Orwell publia son célèbre roman 1984. Dans sa description d'une société imaginaire, Orwell dépeint une dictature qui impose ses propres faits, mettant ainsi en garde les lecteurs contre les dangers de toute autorité justifiant au nom d'une idéologie donnée la manipulation des faits et la réécriture de l'histoire au gré de situations politiques changeantes.
Avec l'arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, ce roman classique connait un nouvel engouement. De nombreux observateurs ont noté depuis trois semaines une montée en flèche des ventes de la célèbre dystopie d'Orwell. Uniquement sur Amazon, le nombre des ventes a augmenté de 10 000 %.
Si ce n'était que pour les abus de langage et la transformation de la vérité qui ont marqué la campagne de Donald Trump, l'ouvrage d'Orwell mériterait déjà une relecture attentive. Mais depuis trois semaines, les parallèles existant entre la dystopie d'Orwell et l'administration Trump se multiplient. Les États-Unis, sous la gouvernance de Trump, sont devenus une réminiscence du monde de 1984.
Le concept orwellien de la double pensée est récupéré par la nouvelle administration sous le vocable de « faits alternatifs ». Or, dans son roman, Orwell décrit comment une dictature peut faire accepter par la population un contrôle des médias en recourant à un système de double pensée. Ainsi, 1984 illustre l'acte d'acceptation de deux concepts mutuellement contradictoires comme étant correcte par des slogans comme «  la guerre est la paix », « la liberté est l'esclavage », ou « l'ignorance est la force ».
D'ailleurs, Orwell énonce ainsi le fonctionnement de la double pensée : «Dire des mensonges délibérés tout en croyant sincèrement en eux, oublier tout fait devenu incommode, puis, quand cela devient nécessaire, le ramener de l'oubli aussi longtemps qu'il est nécessaire».
Ainsi, l'équipe Trump cherche à imposer sa propre version des faits, souvent créée à la carte après coup concernant des événements récents. Par exemple, Trump affirma devant un parterre d'officiers de la CIA que la taille de la foule assistant à son inauguration était la plus grande de l'histoire, contredisant ainsi des photos comparatives déjà largement diffusées par les médias publics.
Confronté par le mensonge évident du nouveau président, Sean Spicer, le porte-parole de la Maison-Blanche, soutint ouvertement Trump. Par la suite, Kellyanne Conway, la conseillère en communication de Trump, couvrit le mensonge de Trump, puis celui de Spicer, en faisant appel au concept des « faits alternatifs », un concept directement tiré de l'ouvrage d'Orwell.
Ainsi, dès son entrée officielle en scène, l'administration Trump a recours à des mensonges délibérés et à la tromperie cherchant ainsi à créer une nouvelle perception de la réalité. Cette agression linguistique et ce mépris flagrant de la vérité montrent comment l'équipe Trump est engagée dans une bataille pour le contrôle de ce qui est vrai ou faux.
Partant de la négation du changement climatique, l'annulation de l'Obamacare, la restriction au droit à l'avortement au nom de la santé des femmes, la redéfinition du rôle de l'OTAN, la lutte au terrorisme, jusqu'au refus d'admettre de nouveaux réfugiés, les gros mensonges sont plus qu'évidents. Néanmoins, la nouvelle administration tente d'imposer une importante dérive loin de croyances établies et de redéfinir le discours politique pour faire accepter son agenda.
Les critiques de Trump à l'égard des alliés de l'OTAN, l'altercation verbale avec le premier ministre d'Australie, Malcolm Turnbull, et l'engouement manifesté pour Vladimir Poutine sont aussi une réminiscence du livre d'Orwell. Pour Trump, comme dans 1984, il faut constamment récrire l'histoire parce que l'ennemi ne cesse de changer. L'ami d'aujourd'hui peut fort devenir l'ennemi de demain et vice-versa.
Pour justifier ses ordres exécutifs, l'administration Trump n'hésite pas à mentir effrontément. Ce fut particulièrement évident dans l'interdiction d'entrée touchant les personnes en provenance de sept pays musulmans. Pour justifier cet ordre, on eut recours à une fausse interdiction d'entrée de six mois que Barack Obama n'a jamais émise et à un massacre inexistant à Bowling Green, qui aurait été commis par des terroristes irakiens.
Comme dans l'ouvrage 1984, la nouvelle administration cherche à contrôler l'information en imposant son vocabulaire et sa lecture des faits. Cette approche s'immisce de plus en plus dans le domaine privé, restreignant ainsi la pensée personnelle et la liberté d'expression. Ce faisant, l'administration Trump adhère au concept d'Orwell sur le crime de pensée qui définit comme un acte criminel toute opposition au parti au pouvoir.
Lors de sa campagne présidentielle, Trump n'a pas hésité à se moquer de journalistes qu'il n'aimait pas, menaçant même de les poursuivre. Par ailleurs, il a aussi soutenu des théories de conspiration selon lesquelles les médias couvraient de manière injuste sa campagne.
Devenu président, Trump poursuit sa guerre contre la liberté de la presse. À l'instar de l'administration Nixon, son équipe a déjà établi des listes d'ennemis. Plus encore, ses conseillers ont concocté un projet de loi pour élargir les notions de calomnie et de diffamation afin de réduire les critiques dans les médias contre les politiques de l'administration.
La presse représente aux États-Unis une sorte de chien de garde dans la préservation de la démocratie. Les médias ont comme mission de sonner l'alarme contre tout assaut sur les droits constitutionnels américains. Avec l'arrivée de l'administration Trump, les mises en garde d'Orwell doivent être prises plus jamais au sérieux. Une relecture de 1984 s'impose.
Gilles Vandal est professeur émérite de l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.