Le mal est fait

ÉDITORIAL / La décision de Bombardier de reporter à 2020 la moitié de la hausse de la rémunération globale de 32,6 millions $ qui avait été prévue en 2016 pour six membres de sa haute direction, si les « objectifs de performance » sont atteints, apparaît davantage comme une opération de relation publique qu'une réelle volonté d'agir en bon citoyen corporatif.
Malgré le recul de Bombardier devant le tollé général, tant chez les citoyens qu'au sein des partis d'opposition, à la suite de la divulgation de ces augmentations indécentes, le mal est fait.
Et cette controverse ne semble pas terminée puisque le Parti québécois doit déposer aujourd'hui une motion pour faire annuler ces hausses, avec l'appui de la Coalition avenir Québec et de Québec solidaire.
Le gouvernement Couillard ne sort pas, lui non plus, grandi, de cette histoire.
Après avoir estimé jeudi dernier que ces hausses ne regardaient que la compagnie et ses actionnaires, puis invité le fabricant d'avions et de trains à corriger le tir face à la grogne populaire, le premier ministre a finalement contacté la compagnie dimanche.
Le même jour, un sondage Léger/TVA/Le Journal démontrait que 93 pour cent des Québécois étaient en désaccord avec ces augmentations.
C'est ce qui s'appelle aller au gré du vent.
Et ce ne sont pas les explications du président du Comité des ressources humaines et de la rémunération de Bombardier, Jean Monty, qui vont changer la donne.
On veut bien comprendre que Bombardier se doit d'offrir à ses dirigeants une rémunération concurrentielle afin d'attirer une équipe « de calibre international » et « d'aligner le salaire sur la performance », comme M. Monty l'a écrit dans un communiqué de presse.
Or, contrairement à bien des entreprises, Bombardier a frôlé la faillite en 2015 et bénéficié d'un investissement d'urgence de 1,3 milliard $ du gouvernement du Québec, avec la création d'une société en commandite pour le projet des avions CSeries, et sans se voir imposer un plancher d'emplois ou des règles sur les hausses de rémunération des dirigeants.
De plus, la compagnie a procédé à des milliers de mises à pied (dont 2400 au Québec d'ici la fin de 2017) et est encore dans le rouge!
La multinationale a aussi reçu une contribution remboursable de 372 millions $ d'Ottawa.
Évalue-t-on la « performance » des hauts dirigeants en fonction de leur capacité à être allé chercher des fonds publics pour sortir leur entreprise de la dèche?
Devant un tel portrait, il est indécent, comme on l'a écrit dans La Tribune du 31 mars, que les hauts dirigeants puissent voir leur rémunération doubler avant qu'ils soient parvenus à renflouer leur entreprise et à faire en sorte que les Québécois en aient pour leur argent.
Marc D. David, professeur en communications à l'Université de Sherbrooke, croit que l'image de Bombardier est grandement ternie par cette controverse et que la compagnie a fait une très mauvaise gestion de ses communications stratégiques.
« C'est à peu près tout ce qu'il ne faut pas faire! Ils sont en réaction, il n'y a rien de pire face à l'opinion publique. Les citoyens sont tous actionnaires (de Bombardier) en raison de l'aide financière que la compagnie a reçue à travers les années. Bombardier est donc redevable devant l'opinion publique (...). Ils ont été très maladroits et j'ai rarement vu une telle unanimité dans les grands médias et les médias sociaux », dit-il.
Au-delà de la gestion affligeante de cette crise par Bombardier, la réaction épidermique des Québécois peut aussi s'expliquer par l'arrogance des hauts dirigeants d'entreprises qui empochent des salaires démesurés par rapport au revenu du travailleur moyen, qui se fait dire depuis des années qu'il doit se serrer la ceinture ou encore que le Québec n'a pas les moyens de porter le salaire minimum à 15 $ l'heure.