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Le fouet contre l’engourdissement

David Crête
David Crête
Professeur de marketing à l’École de gestion de l’Université du Québec à Trois-Rivières
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POINT DE VUE / La tempête pandémique se calmant, même s’il est tôt pour un bilan, il me semble que des questions surgissent déclenchant une série de réflexions. Des interrogations qui touchent la capacité du Québec à penser, à réfléchir. Avons-nous encore cette capacité à penser de manière critique, à analyser de manière critique ? 

Inévitablement, ces questions mènent à la place de l’intellectuel, à la place que nous voulons bien y faire. Pendant la crise, nous aurions pu bénéficier d’éclairages variés alors que nous n’avons entendu que des médecins, essentiellement. Comme la crise a fortement retenti sur le plan social, et pas que biologique, la couvrir dans un sens large aurait été souhaitable. Il faut évidemment que ces intellectuels, ces «réfléchisseurs», veuillent bien prendre la parole. Certains diront que cette prise de parole, cet engagement, est loin d’être encouragée dans nos institutions académiques. Encore faut-il pouvoir se sortir de l’ultra-spécialisation, de la myopie, qui nous enferme souvent, et démontrer son habileté à construire une pensée critique. Donc, la leçon est de ne pas attendre après les universitaires pour stimuler la réflexion publiquement. Rappelons-nous ces paroles du frère botaniste Marie-Victorin, intellectuel en son temps : «Nous ne serons véritablement une nation que lorsque nous cesserons d’être à la merci des capitaux étrangers, des experts étrangers, des intellectuels étrangers.» Des paroles qui devraient nous fouetter un peu et agir comme inspiration. 

Chez nous, l’opinion, le témoignage, le commentaire, l’expert qu’on appelle ponctuellement et le propos émotif se portent bien. Mais on est loin de l’analyse rationnelle et véritablement critique. 

Pourtant, notre terreau est fertile. L’histoire nous enseigne toute la vigueur intellectuelle qui a régné au Québec pendant des décennies. Dans l’ouvrage Les intellectuel.les au Québec, les professeurs Lamonde, Bergeron, Lacroix et Livernois rappellent d’abord que l’intellectuel est une figure qui développe un discours critique, médiatisé et porteur d’idées nouvelles. 

Au 19e siècle, avant que ne surgisse véritablement le mot «intellectuel», des hommes, souvent au sein de diverses organisations, articulent un discours public, critique, orienté dans bien des cas contre le clergé. Ce discours sera relayé par la presse et différentes publications. Des figures comme Arthur Buies, François-Xavier Garneau et Jules-Paul Tardivel apparaissent. 

Tranquillement, des femmes, pour qui une prise de parole publique demeure difficile, vont faire preuve de courage et écrire, parfois sous un pseudonyme, parfois de leur nom. Robertine Barry est l’une d’entre elles; elle écrit dans La Patrie, dirigé par Honoré Beaugrand, et fondera un journal en 1902. 

Les médias ont un grand rôle à jouer dans la médiatisation du travail intellectuel. Sans eux, il faut l’admettre, les efforts sont vains. Marie-France Bazzo, dans son dernier livre, affirme que nous méritons mieux côté contenu. Si le Québec représentait un marché plus grand, des médias nichés, comme en France par exemple, pourraient émerger et avoir un impact. Jean-Marc Léger soutient que les Québécois n’aiment pas les débats. On aime bien le consensus. Mais est-ce sain ? Voulons-nous vivre dans une société qui penche toujours du même bord ? Pourquoi craindre le débat contradictoire ? 

À une certaine époque, la religion et le nationalisme étaient les moteurs nourrissant les intellectuels et meublant le discours public. Est-ce à dire que le Québec se trouve aujourd’hui devant un vide qui l’engourdit ? Où est la relève ? Celle qui poursuivra le travail de tous ceux et de toutes celles qui ont osé, à une autre époque, prendre la parole.

L’ouvrage cité plus haut rapporte les propos d’André Laurendeau, intellectuel important, alors qu’il se trouve à Paris, nous sommes dans les années 1930 : «J’essaie de m’ouvrir à toutes les influences qui me semblent bonnes même s’il y a quelques risques […] plus je vais et plus je trouve qu’on manque d’audace intellectuelle chez nous.» 

Que dirait-il aujourd’hui ?