Le comportement des photographes animaliers: le revers de la médaille

En réaction à l’article «Des experts s’inquiètent du comportement de certains photographes animaliers» paru le 22 mai.

J’ai lu avec consternation dans Le Soleil du 22 mai 2018 un article portant sur le comportement de certains photographes animaliers. En fait, ce sujet m’interpelle tellement que j’ai écrit un livre sur le sujet. Voici mes réflexions sur les points exposés dans cet article.

En premier lieu, un naturaliste de Parcs Ontario se plaint du comportement de certains photographes dans son parc. Or, dans les parcs provinciaux et fédéraux, les activités hors sentiers ou le dérangement de la faune sont interdits. Ainsi, dans la vallée de la Jacques Cartier ou à Cap Tourmente, plusieurs photographes québécois ont reçu des avertissements et parfois des amendes. 

Dans le Parc des Algonquins en Ontario, la photographie de martres est très prisée et le beurre d’arachides permet d’attirer les sujets le long de troncs d’arbres. Il faut dire que la famille de martres a élu domicile près du centre d’entreposage des déchets et que l’ingestion de restants de table explique leur présence. Dans ce contexte, l’apport de beurre d’arachides est marginal par rapport aux habitudes alimentaires de cette famille de mustélidés. Le même phénomène est d’ailleurs observé au Québec. Il revient donc aux autorités de faire appliquer leurs règlements auprès des photographes. Tout propriétaire municipal ou privé d’un lieu accessible au public peut aussi établir les interdictions qu’il juge appropriées.

En second lieu, on apprend que la revue Canadian Geographic est préoccupée par la publication d’images provenant de zoo ou de chouettes appâtées avec des souris. Or, plusieurs photos de loups ou de chouettes sont souvent sélectionnées dans leurs concours. Il est pourtant très facile pour un initié de savoir si une photo de loup provient d’un enclos naturalisé ou qu’une chouette a été appâtée.

En troisième lieu, on peut lire qu’une photographe américaine s’offusque de l’utilisation de souris dans la région de Montréal pour attirer les chouettes. En effet, il y a deux ans, la région de Montréal a été envahie par des chouettes lapones en manque de campagnols. L’abondance de petits mammifères dans le Nord est cyclique. Le plus étonnant est que la photo qu’elle a publiée est celle d’une chouette avec une souris domestique noire dans son bec. Tout préposé d’animalerie confirmera que cette souris est domestique malgré son pelage noir. L’extrait de cet article rapporté dans La Presse canadienne passe aussi sous silence le fait que l’appâtage de chouettes soit légal au Canada, à l’exception des parcs gouvernementaux, et qu’il n’existe aucune démonstration de l’impact négatif de cette pratique sur ces oiseaux. 

L’article anglophone original du National Post du 20 mai dernier était plus explicite. D’ailleurs, les autorités provinciales québécoise et ontarienne de la faune sont neutres sur l’activité d’appâtage de chouettes. Par contre, il faut reconnaître que la majorité de la population nord-américaine considère que l’appâtage n’est pas une activité éthique.

Personnellement, mon expérience de photographe animalier dicte qu’il faut attirer plutôt que poursuivre un animal. L’appâtage à l’aide de graines, de beurre d’arachides, de confiture ou de viande morte ou vivante offre des images de très haute qualité. On peut aussi fréquenter les parcs publics dont la faune est familière avec la présence humaine ou utiliser des caches le long d’endroits fréquentés par la faune à certains moments de l’année. Enfin, des voyages dans des sites d’abondance de la faune en période d’hivernage ou de migration peuvent être envisagés avec succès avec ou sans guide.

La photographie animalière est une activité de plein air vivifiante et passionnante qui contribue à mieux faire connaître notre faune par la publication d’images de grande qualité. Il serait dommage de ternir cette activité économique et renouvelable par les préjugés de certains usagers ou le comportement répréhensible d’une infime minorité de photographes.

Simon Théberge
Biologiste, photographe animalier
Québec