Le centenaire d’une tragédie évitable

Le 11 du 11e mois à la 11e heure. Il y a 100 ans, le 11 novembre 1918, les canons et la mitraille cessaient, pensait-on alors pour de bon, sur un sol français gorgé de sang, après quatre années de massacre et de folie meurtrière.

De la Bataille de la Marne à celle du Chemin des Dames, en passant par les carnages de Verdun, de la Somme et autres noms tristement illustres, ce qu’on a appelé la « Der des Der » (dernière des dernières), a laissé environ 20 millions de morts, dont pour la moitié des civils.

C’est sans compter les millions de blessés, éclopés et autres « gueules cassées ». Des gens meurtris tant dans leur chair que dans leur esprit. À tout jamais. Jusqu’à la fin de leurs jours. Et pas juste des soldats bien sûr, mais aussi d’innocentes victimes civiles, avec leurs villes et villages rasés.

Côté militaire, le Canada, qui emboîte le pas de sitôt à la mère patrie britannique et entre en guerre le 4 août 1914, n’est pas en reste. La jeune nation d’alors, avec environ 7 millions de population, y perdra quelque 65 000 soldats, fauchés la plupart dans la fleur de l’âge. Et précisons que malgré une campagne antimilitarisme au Québec, nos compatriotes francophones ne seront pas en reste quant au tribut à payer à la Guerre 14-18.

Mais qui aurait pensé qu’un peu plus tôt, en cette fin de juin 1914, dans le détour d’une rue de Sarajevo, le double attentat contre le prince héritier de l’Empire Astro-hongrois, François-Ferdinand et de son épouse, allait entraîner le monde dans la Grande Guerre? Et avec une telle ampleur de morts et de destruction? Personne en fait. Au début, beaucoup de soldats partaient quasiment « la fleur au fusil », en se disant que tout serait fini pour Noël. Mais ils ont tôt fait de déchanter, même que des odeurs de mutinerie ont flotté dans les tranchées jonchées de cadavres, vite réprimées par la mise au peloton d’exécution des fauteurs de trouble « pour l’exemple ».

En ce début du 20e siècle donc, l’animosité et le ressentiment sont énormes avec la période trouble de l’expression des nationalismes un peu partout en Europe. De l’Autriche qui veut purement éliminer la Serbie, elle-même alliée à la Russie tsariste qui sera entraînée dans le tourbillon de feu et de poudre, à une France qui rêve de revanche sur l’Allemagne lui ayant ravi l’Alsace et la Lorraine lors de la Guerre franco-allemande (1870-71), à l’Italie qui veut agrandir ses frontières et ainsi de suite, tous les prétextes sont bons pour en découdre avec le voisin. Ajoutons à cela les égos surdimensionnés des chefs d’États, qui n’en ont rien à foutre de la populace et des graves conséquences d’un conflit armé.

Tout ce jeu des alliances, des traités, des ententes et de la démonstration de force conduira à cette Première Guerre mondiale, avec l’entrée en scène des États-Unis au printemps 1917. Ce même pays, sous la gouverne du président Wooldrow Wilson, contribuera grandement à la création de la Société des Nations (à laquelle ironiquement le pays n’adhère pas), en 1919, qui se voulait le forum privilégié de règlement des différends entre les états pour éviter les guerres.

Or, ni cette défunte entité ni celle lui ayant succédé en 1945, l’Organisation des Nations Unies (ONU), ne sont jamais arrivées à cette fin.

Que s’est-il passé depuis 100 ans, depuis la fin de cette Première Guerre mondiale, qualifiée sinistrement de « première guerre moderne »? Il n’y a pas eu que la Deuxième, extrêmement meurtrière avec plus de 60 millions de morts, et qui n’était finalement que l’extension de la Première, en raison notamment d’un Traité de Versailles humiliant pour l’Allemagne vaincue. 

Ce ne sont pas juste non plus les grands conflits armés de Corée ou du Vietnam. Non, parce que partout sur la planète, aujourd’hui même, les massacres, les expulsions et déplacements forcés de population, les génocides et autres formes de destruction humaine continuent de plus belle : Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen, Myanmar et la liste est longue. Aussi, pour montrer jusqu’où l’humain peut basculer dans l’horreur, c’est sans compter les génocides, les enfants soldats forcés, ceux qu’on envoie se faire exploser dans les marchés publics, les esclaves sexuelles des groupes armés extrémistes, etc.

L’histoire est un long détour pour nous rappeler que malheureusement, l’Humain n’a rien compris de ses erreurs passées. Mais j’ose rêver, en ce centenaire de la fin d’une affreuse tragédie évitable, que si notre monde le voulait vraiment, on pourrait en finir pour de bon avec les guerres. Utopiste? Sûrement. Néanmoins, il est à mon sens fondamental de ne jamais oublier cet événement du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. En mémoire certes des innombrables victimes, militaires et civiles, mais aussi songer jusqu’où un conflit peut mener le monde : au bord de sa perte. Et réaliser que la paix, pour les peuples qui en bénéficient, reste toujours fragile.

Enfin, tant qu’à faire dans les rappels historiques, c’est le 80e anniversaire de la Nuit de Cristal (du 9 au 10 novembre 1938), en Allemagne, qui a permis au régime d’Adolf Hitler, ce sinistre héritier de la Première Guerre mondiale, de tester la réaction mondiale au début du massacre de Juifs. Ce sera la Shoa. Là encore, personne n’a réagi, ou si peu, face aux pires barbaries des Nazis qui suivront.

François Gougeon
Sherbrooke