Kim Jong-un

Le caractère prévisible du leader nord-coréen

ANALYSE / À l’encontre de Donald Trump et beaucoup d’observateurs américains l’affirment, la Corée du Nord représente le régime le plus stable et le plus prévisible de la terre. Depuis 1948, le pays n’a eu vraiment que trois dirigeants : Kim Il-sung a gouverné le pays jusqu’en 1994 pour être remplacé par son fils, Kim Jong-il, qui dirigea la Corée du Nord jusqu’en 2011 avant de voir son jeune fils, Kim Jong-un, lui succéder. Loin d’être un joker, le régime se démarque par sa prévisibilité.

Le régime nord-coréen poursuit inlassablement une stratégie qu’il a mise au point depuis plusieurs décennies. Il veut devenir une puissance nucléaire pour dissuader les États-Unis de l’attaquer en lançant contre lui une guerre nucléaire ou conventionnelle. Convaincue que les États-Unis représentent une vraie menace à sa survie, la Corée du Nord désire s’assurer d’être en mesure de riposter à une attaque américaine. La stratégie nord-coréenne est très compréhensible. Après tout, la plupart des autres pays recourent à cette logique de dissuasion.

C’est dans cette optique que nous devons comprendre le sens des derniers essais balistiques de la Corée-du-Nord, en novembre. Le Hwasong-15 est un missile similaire au Titan II que les États-Unis avaient développé durant la guerre froide. Il est donc capable de frapper tout le continent nord-américain. En rendant ce missile opérationnel, Pyongyang vient donc d’augmenter de manière importante sa capacité de dissuasion.

Néanmoins, beaucoup d’observateurs suivent avec appréhension le développement du programme nucléaire nord-coréen. S’ils sont de plus en plus craintifs, ce n’est pas qu’ils redoutent une frappe soudaine effectuée par un leader nord-coréen soi-disant erratique. Leurs craintes découlent plus de la réaction imprévisible des États-Unis vis-à-vis la puissance militaire grandissante de la Corée du Nord.

En effet, le facteur X qui rend le jeu aujourd’hui très énervant se trouve aux États-Unis. Plusieurs observateurs, y compris des membres du Congrès, se demandent le plus sérieusement du monde si Donald Trump est en train de déclencher une guerre nucléaire. De nombreux diplomates et experts en contrôle des armements s’inquiètent des retombées potentielles de certains des tweets du président américain.

Le leader nord-coréen ne se laisse pas décontenancer par les paroles enflammées et les insultes puériles de Trump. Il n’hésite pas à lui répondre sur le même ton. Après que Trump eut appelé Kim « un chiot malade », ce dernier répliqua que le président américain était un déséquilibré lunatique. Les échanges intempestifs entre les deux dirigeants apparaissent de plus en plus comme une version affolante de la série américaine Whack-a-Mole-Crazy dans laquelle deux acteurs s’invectivent grossièrement.

Le barrage de déclarations incendiaires et les nombreux tweets de Trump de ces dernières semaines n’ont fait qu’augmenter la tension en Asie orientale. À la fin novembre, deux vétérans membres du Congrès ont exprimé leur horreur devant le manque de compréhension du président américain concernant le caractère explosif de la situation dans la péninsule coréenne. En conséquence, ils ont demandé au président de cesser de traiter le dossier nord-coréen de manière intempestive et d’adopter une approche plus intelligente.

Une guerre avec la Corée-du-Nord aurait des conséquences catastrophiques. Dès les premiers jours de combats, un rapport du Congrès estime le nombre de morts à au moins 300 000 et ce si les parties n’utilisaient que les armes conventionnelles. Si elles recourent aux armes nucléaires, Séoul et Tokyo subiraient à elles seules pas moins de 2,1 millions de morts et 7,7 millions de blessés. Et ici les pertes nord-coréennes ne sont pas comptabilisées. Les effets économiques seraient tout aussi dévastateurs pour l’économie mondiale.

Ainsi, la situation dans la péninsule coréenne est devenue encore plus explosive par les déclarations de Trump concernant la volonté des États-Unis de ne pas respecter leur engagement militaire. En affaiblissement l’alliance américaine et en semant le doute sur les intentions de Washington, Trump a ouvert la porte à un nouveau danger : une escalade échappant à tout contrôle.

Au-delà de la guerre des mots, le risque d’erreur de calcul est de plus en plus réel. Un conflit pourrait fort surgir involontairement. Par exemple, si Kim devenait convaincu que l’administration Trump désire renverser son régime, il pourrait devenir encore plus provocant.

Pyongyang et Washington sont présentement entrés dans une phase très dangereuse où chacune des capitales teste les intentions de l’autre. Le risque d’une erreur d’appréciation est très réel. Gérer cette crise est aussi important que de chercher à arrêter le programme nucléaire nord-coréen.

Selon Richard Haass, l’auteur de l’ouvrage A World in Disarray, le vrai danger représenté par la Corée du Nord découlerait d’un incident non cherché qui pousserait l’autre partie à réagir. Un tel incident pourrait résulter d’une collision entre deux navires en haute mer. Chaque partie en accusant alors l’autre d’avoir commencé le conflit. L’un des deux camps lancerait alors ses missiles. Or, compte tenu de l’état des relations entre les deux, les deux parties n’ont pas la capacité diplomatique pour contrôler la crise.

La communauté internationale fait présentement face à un dilemme : déterminer lequel des deux dirigeants entre Kim Jong-un et Donald Trump est le plus dangereux. Étant donné le climat vitriolique existant entre les deux dirigeants, il est difficile de s’imaginer comment ceux-ci pourraient gérer une crise nucléaire comme Kennedy et Khrouchtchev l’ont fait en 1962.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.