À la demande formelle du gouvernement américain, les autorités canadiennes détiennent depuis Meng Wanzhou, vice-présidente et fille du fondateur de la compagnie Huawei.

Le Canada placé entre l’arbre et l’écorce

ANALYSE / Dans le présent conflit commercial opposant les États-Unis à la Chine, le Canada est devenu une victime collatérale. Les deux superpuissances lui demandent plus ou moins ouvertement de se ranger de leur côté, sans quoi il devra payer le prix. Il est ni plus ni moins placé entre l’arbre et l’écorce. Le Canada apprend à la dure. Peu importe la position qu’il prend, il en ressort amoché.

Nous sommes bien loin du climat de détente qui prévalait durant les années 1990, alors que le premier ministre Jean Chrétien menait régulièrement des missions commerciales en Chine. L’harmonie régnait alors entre la Chine et les États-Unis. Le seul hic consistait à ne pas mêler la politique avec les questions commerciales, un euphémisme pour dire qu’il fallait éviter de parler de la violation des droits humains en Chine.

Entre-temps, la Chine est devenue un concurrent technologique majeur des États-Unis. Elle est même en passe de les supplanter au plan technologique pour devenir la nouvelle superpuissance mondiale des technologies. En 2016, le nombre d’étudiants chinois en sciences, technologie, génie et mathématique surpassait celui des États-Unis dans un ratio de 8 contre 1. En 2030, la différence atteindrait 15 contre 1. Dans la perspective chinoise, l’affaire Huawei représente clairement une tentative américaine de freiner son essor technologique.

Depuis décembre 2018, le Canada est impliqué à contrecœur dans la guerre commerciale sino-américaine. À la demande formelle du gouvernement américain, les autorités canadiennes ont interpelé et détiennent depuis Meng Wanzhou, vice-présidente et fille du fondateur de la compagnie Huawei. En vertu du traité d’extradition canado-américain, le Canada avait peu de choix, mais a accepté de se plier à la demande américaine.

Plus encore, les États-Unis ont demandé au Canada, comme à ses autres alliés traditionnels, de ne pas utiliser la technologie 5G développée par Huawei, une technologie à la fine pointe du progrès, arguant que la Chine pourrait s’en servir pour espionner. Le Canada n’a pas encore pris de décision dans ce dossier.

La réaction des autorités chinoises fut rapide et furieuse. Dans les trois semaines qui suivirent l’arrestation de Mme Meng, 13 Canadiens furent arrêtés en Chine. Huit furent relâchés rapidement. Entre-temps, les cas de Michael Kovrig et Michael Spavor devinrent plus problématiques. Ces derniers font face à des accusations d’espionnage. Ils sont confinés depuis décembre en détention secrète, rendant impossible toute visite des membres de leurs familles. 

La situation de Mme Meng est très différente. Elle a été mise en liberté sous caution. Elle vit dans une maison de 6 millions de dollars et peut se promener à Vancouver à la condition de porter un GPS à la cheville.

Entre-temps, Beijing poursuivit sa riposte sur le plan commercial à la détention de Mme Meng. Le gouvernement chinois multiplia les inspections des produits canadiens. Il a particulièrement ciblé les exportations agricoles canadiennes, notamment celles du porc et du canola. À la fin juin, la Chine a même suspendu toutes les importations de produits de viande canadiens. 

Ainsi, les relations sino-canadiennes sont assujetties depuis sept mois à une grave crise. Dans le dossier de Huawei, le Canada se fraye un chemin dans ces eaux diplomatiques troubles. Il ne dispose pas de beaucoup d’options pour satisfaire les Chinois. Le Canada sait qu’il n’est plus ni moins un pion utilisé par Washington dans une importante partie d’échecs mettant aux prises les Américains et les Chinois.

Dans cette confrontation entre les deux plus grandes économies du monde, le Canada a peu de poids. Il est pour ainsi dire pris au piège. Sa voix compte peu. Il n’est ni plus ni moins une « graine de sésame » coincée entre deux géants.

Pour amener la Chine à libérer les deux Canadiens, Ottawa a cherché sans trop de succès à mobiliser ses alliés sur la scène internationale. À part d’une inquiétude timide exprimée par le Département d’État américain, Washington n’a posé aucun geste pour venir en aide au Canada dans ce dossier.

Même si le président Xi a mis récemment en garde le Canada concernant la fiabilité de la parole du gouvernement américain, le Canada a économiquement raison de se ranger du côté américain. Mais il n’a pas grand choix. Le maintien de la relation canado-américaine est primordial.

En regardant de près les chiffres des échanges commerciaux, on constate que les États-Unis sont de loin le principal partenaire commercial du Canada avec 63 % des échanges totaux. La Chine suit de loin comme deuxième partenaire avec 9 %. Le commerce avec les États-Unis est donc 7 fois plus important que celui d’avec la Chine. L’intérêt national canadien l’incite inévitablement à se ranger du côté américain dans cette querelle. 

Face à la Chine, le Canada n’est pas complètement démuni. Il a les moyens de faire comprendre à Beijing que le gouvernement chinois pourrait devoir payer un prix pour ses actions. Comme le Canada importe deux fois plus de produits de la Chine qu’il en exporte vers cette dernière, il a une certaine capacité de riposte.

Si Beijing veut jouer le jeu de bannir les produits canadiens, Ottawa peut faire de même en imposant des tarifs sur plusieurs produits chinois. À ce jeu, la Chine a plus à perdre que le Canada. Il pourrait cibler particulièrement les produits électroniques tout en s’assurant de ne pas pénaliser trop les consommateurs canadiens. Toutefois, une telle riposte ne fera pas libérer les deux Canadiens.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke