On aura beau me dire que l’avortement est un geste égoïste, je demeure convaincue que c’est, bien plus souvent qu’autrement, un geste de mère.

L’avortement et le désir

L’avortement n’est pas le fruit du désir, c’est bien souvent, au contraire, l’échec, la finale ratée d’un désir. C’est le désir qui s’est échappé en nous, parfois trop vite, sans qu’on y pense ou encore, dans le pire des cas, contre notre gré. Un désir qui se fraye un chemin et qui plante en nous des racines qui se meuvent en être, par le plus grand des mystères et des miracles biologiques.

Décider de mettre un terme à ce si magnifique développement, à ce formidable phénomène, n’est pas, dans la majorité, pour ne pas dire la quasi-totalité des cas, une question de désir.  

Aucune femme ne « souhaite » se faire avorter. 

Aucune femme qui se sait femme, qui a grandi avec un corps marqué par les rythmes biologiques (cycles menstruels, transformations du corps et de l’affect qui viennent avec, hormones, et tout le tralalala), aucune femme qui sait ce que c’est que d’être habitée de l’intérieur, au sens littéral, par un autre être, aucune femme, ne désire se faire avorter.  

Aucune femme ne souhaite se voir introduire un aspirateur entre les jambes pour se faire prendre en elle le « fruit pas encore mûr » de ses entrailles... Parce que personne n’aime ça justement, se faire jouer dans les entrailles.  

Aucune femme ne souhaite entendre les sons qui viennent avec, voir tout le blanc des plafonds et des murs, sentir la froideur des instruments et entendre le médecin raconter toute la mécanique des gestes. Aucune femme ne désire cela.  

Aucune femme ne souhaite connaître les douleurs qui suivent le geste : douleurs de perte, douleur de vide, douleur du corps qui ne comprend pas ce qui vient de lui arriver, douleur de l’âme, qui cherche à donner un sens au mystère.  

On ne désire rien quand on se fait avorter, on renonce à un désir. Il s’agit bien là, de l’envers du désir.   On renonce à participer au miracle, à assister au plus beau des spectacles. 

On accepte le deuil à la place du devenir.

On est forte, encore une fois, comme on l’est tout autant dans la maternité menée à terme.  

Parce que l’avortement fait aussi partie de la maternité.  

Avorter, c’est parfois choisir, encore, d’être une mère avec tout ce que ça comporte.  

Être une mère, c’est porter la responsabilité de la vie, d’abord dans son propre corps, puis ensuite dans tous les gestes qui suivront la naissance d’un enfant.  

Être une mère, c’est se faire maison, barque en plein océan. 

Être une mère, c’est être solide, grande et assumée.  

Et parfois, quand notre barque fuit trop, qu’on n’est pas encore tout à fait une maison parce qu’on est trop petite et fragile, qu’on est déjà mère mille fois, ou qu’on connaît tout simplement notre limite à accueillir comme il se doit l’enfant à naître, on fait un geste de mère : on renonce à soi pour le bien de l’Autre. On se sacrifie.  

On porte notre corps aux limites de ce qu’il peut subir en le menant vers l’aspirateur, en acceptant de ne pas porter le désir qui grandit en nous jusqu’au bout.  

On aura beau me dire que l’avortement est un geste égoïste, je demeure convaincue que c’est, bien plus souvent qu’autrement, un geste de mère.

Laissez les mères être des mères quand elles s’y sentent prêtes, ne touchez pas au droit à l’avortement.

Nathalie Plaat

Sherbrooke