Rex Tillerson et Donald Trump

L’avenir incertain du secrétaire d’État Rex Tillerson

ANALYSE / L’administration Trump connait depuis neuf mois un roulement de personnel inhabituellement élevé. Le nouveau président a dû successivement se séparer de son chef d’état-major, de son conseiller en sécurité nationale, de son secrétaire à la presse, de deux directeurs de communications, de son stratège en chef, d’un procureur général intérimaire, d’un directeur du FBI et du secrétaire de la Santé et des Services sociaux. Par ailleurs, Trump a refusé la démission de Jeff Sessions, procureur général. Ce roulement alarmant contribue à l’idée que l’administration Trump a sombré dans le chaos.

Entre-temps, c’est Rex Tillerson, secrétaire d’État, qui est maintenant sur la corde raide. Pourtant, Tillerson était considéré en janvier dernier comme le joyau de la couronne du cabinet de Trump. Ce dernier affirmait alors que Tillerson apportait des compétences uniques qui lui permettraient de stabiliser la diplomatie américaine. Qu’est-ce qui s’est passé pour que l’étoile du secrétaire d’État puisse pâlir autant?

Les tensions entre les deux hommes sont apparues rapidement, alors que l’approche diplomatique minutieuse du secrétaire d’État s’opposait à la diplomatie Twitter de Trump. De profonds différends devinrent particulièrement évidents durant l’été, alors que Tillerson s’opposa ouvertement à Trump sur les questions du Qatar, de l’Arabie saoudite, d’Israël, des Émirats arabes unis, de la Corée du Nord et du Venezuela.

Les pressions de Tillerson en juillet pour que le président certifie que l’Iran se conformait à l’accord nucléaire de 2015, rendirent Trump particulièrement furieux d’autant que presque tous les responsables de la sécurité nationale au sein de l’administration se rangèrent du côté du secrétaire d’État.

En août dernier, Tillerson a dénoncé à mots voilés le traitement que le président avait accordé à la violence raciale qui avait frappé Charlottesville et la sympathie qu’il avait affichée à l’égard des nationalistes blancs et des néonazis. Trump exprima alors sa colère d’être ainsi désavoué par son principal diplomate.

Après avoir blâmé Tillerson pour la gestion du dossier nord-coréen, Trump sapa les efforts diplomatiques de ce dernier pour résoudre la crise en « twittant » que le secrétaire d’État allait échouer et qu’il n’avait pas à gaspiller son temps à essayer de négocier avec le «Little Rocket Man».

Selon Nicholas Burns, ancien sous-secrétaire d’État sous George W. Bush, Tillerson a raison de se plaindre que ses efforts diplomatiques sont minés par le président. Les tweets de Trump, en entraînant la perception qu’il n’a pas la confiance de son président, représentent une répudiation directe de son travail.

Ne bénéficiant pas du soutien du président, Tillerson doit assumer un rôle très difficile en essayant de résoudre différents problèmes mondiaux. Il vit difficilement cette situation éprouvante, ce qui l’amène parfois à manifester ouvertement son irritation et sa frustration.

Lors d’une rencontre au Pentagone, le 20 juillet dernier, Tillerson a vivement réagi à une déclaration de Trump comparant le processus de décision pour changer un commandant en Afghanistan à la rénovation d’un restaurant de haut de gamme. En l’absence de Trump, Tillerson a alors décrit ce dernier comme un « crétin » caractérisant ainsi l’aspect stupide, vulgaire et insensible de sa remarque. Il a alors même pensé démissionner.

Le vice-président Mike Pence qui représente un socle pour Tillerson est intervenu personnellement pour empêcher la démission du secrétaire d’État. Dans une volonté manifeste d’aplanir les différends, Pence a calmé l’exaspération de Tillerson en lui donnant des conseils sur la meilleure façon de travailler avec l’administration pour atteindre les objectifs du président.

Lors d’une conférence de presse improvisée le 4 octobre, Tillerson a rejeté l’idée qu’il a songé à démissionner. Toutefois il n’a pas nié qu’il ait traité Trump de « crétin ». Pour sa part, tout en étant furieux contre Tillerson, Trump a réitéré sa confiance en son secrétaire d’État, caricaturant l’incident comme une « fausse nouvelle » inventée par les journalistes.

Après avoir qualifié Trump de « crétin », la question est de savoir si c’est Tillerson qui va partir ou s’il sera tout simplement congédié par Trump. Ce qui semble évident, c’est que le départ de Tillerson est imminent. Déjà des rumeurs circulent sur la nomination éventuelle de Nikki Haley, présentement ambassadrice américaine à l’ONU, pour remplacer Tillerson.

À plusieurs reprises, Tillerson a manifesté son désir de rester en poste pendant au moins un an, période représentant un délai psychologique pour partir dans la dignité. Reste à savoir s’il va pouvoir supporter encore longtemps l’irritation de son patron ou la frustration liée au chaos persistant au sein de l’administration.

Trump et Tillerson ont tous deux échoué à développer une relation étroite. Chaque semaine de nouveaux rapports émergent sur le niveau d’acrimonie existant entre les deux hommes. Le président ressent particulièrement les prises de positions divergentes que Tillerson prend par rapport à ses politiques.

Considéré habituellement comme un proche allié de Donald Trump, Bob Corker, sénateur républicain et président du puissant comité des Affaires étrangères, soutient Tillerson. Corker déclare que le secrétaire d’État représente une des trois personnes cherchant à mettre de l’ordre dans le chaos prévalant au sein de l’administration. Pour lui, le départ éventuel de Tillerson, en menaçant de perturber les intérêts américains à un moment où les États-Unis font face à de multiples défis, soulève d’importantes inquiétudes.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke