L'avenir du pivot américain en Asie orientale

Analyse / En novembre 2011, le président Barack Obama annonça un changement important dans la politique étrangère américaine. Désengageant graduellement les États-Unis du Moyen-Orient, Obama fit de l'Asie le pivot de sa politique étrangère. Pour démontrer comment l'Asie est devenue la nouvelle priorité des États-Unis, il annonça aussi que 50 % des forces navales américaines seront dorénavant déployées en Asie orientale.
Ce changement stratégique visait d'abord à repositionner les États-Unis dans le monde afin de prendre acte de la montée de la Chine et l'Inde. Avec la moitié de la population mondiale et le tiers du PIB mondial, l'Asie est devenue un joueur incontournable sur la scène internationale.
D'ailleurs, la montée de la Chine, tant au plan économique que militaire, était particulièrement au centre des préoccupations d'Obama. Si le PIB chinois n'atteint que 60 % du PIB américain, la Chine est devenue néanmoins la première puissance commerciale mondiale avec 11 % des échanges mondiaux comparativement à 7 % pour les États-Unis.
Au plan militaire, la menace chinoise est toute aussi réelle. Bien que ne représentant que le tiers de la puissance navale américaine, la marine chinoise se classe néanmoins avec ses 283 navires de combat au deuxième rang dans le monde. Sa puissance maritime dépasse de 60 % celle du Japon et est quatre fois supérieure à celle de l'Inde. L'expansion de la marine chinoise contredit les prétentions de la Chine sur ses réelles ambitions comme puissance mondiale comme étant essentiellement économique et non militaire.
Les efforts diplomatiques de l'administration Obama en Asie représentent un important héritage avec lequel la nouvelle administration doit composer. Cette dernière trouve dans l'engagement diplomatique et militaire accru des États-Unis depuis 2009 une base pour développer des relations constructives et renforcer les priorités stratégiques américaines avec les pays de la région.
En dépit du slogan « America First » de Trump, ce dernier doit prendre au sérieux l'Asie. En ce sens, l'administration Trump n'a pas d'autres choix que de poursuivre la politique de pivot asiatique mise en place par Obama. Cette politique permet aux États-Unis d'aider les pays de la région à faire face à la menace chinoise en rééquilibrant leur poids collectif face à la Chine.
Bien sûr, le pivot asiatique sous Trump va différer de celui d'Obama. Plus question de promouvoir les droits de l'homme ou les libertés fondamentales. Dorénavant, les intérêts américains, dans le sens classique du terme, vont régir la politique étrangère en Asie.
En dépit du retrait unilatéral de l'administration Trump du Partenariat Trans-Pacifique, le pilier économique du pivot asiatique de l'administration Obama, la finalité de la politique de rééquilibrage est évidente. Sauf que l'accent sera mis maintenant sur l'initiative militaire.
Nonobstant les discours enflammés de Trump, nous ne devons pas sombrer dans un pessimisme excessif. Les priorités géostratégiques à long terme de la nouvelle administration concernant l'engagement américain en Asie orientale ne vont pas changer. Cette dernière est consciente des problématiques liées à la liberté internationale de navigation et des contentieux concernant la mer de Chine méridionale.
D'ailleurs, depuis dix ans, la Chine s'est systématiquement étendue en mer de Chine méridionale en prenant contrôle d'une chaîne d'îlots et de récifs et en construisant des îles artificielles avec des installations militaires. Plus encore, la Chine a progressivement augmenté sa présence navale dans l'océan Indien. Or, l'Inde considère l'Océan indien comme faisant partie de sa sphère d'influence immédiate.
Aussi, en réaction au début juillet 2017, les États-Unis ont lancé, sous le regard attentif de la Chine, leur plus grand exercice naval conjoint avec l'Inde et le Japon depuis deux décennies. En plus de déployer de nombreux navires de surface et des sous-marins, l'exercice a comporté aussi l'utilisation de porte-avions provenant des trois marines.
Le but de l'exercice était de rassurer les pays de la région sur l'engagement militaire américain dans la région. Engagée dans un jeu du chat et de la souris avec la marine américaine, la marine chinoise a répliqué avec l'annonce de l'établissement de sa première base navale à l'étranger qui sera installée à Djibouti, dans la région stratégique de la corne de l'Afrique. Décidément, la politique de défense nationale de la Chine prend une perspective mondiale.
Si l'administration Trump ne semblait pas toujours comprendre les objectifs stratégiques américains à plus long terme dans la région Asie orientale, sa volonté de renforcer la présence navale américaine dans la région s'inscrit en continuité avec la politique d'Obama.
D'ailleurs, en maintenant le pivot asiatique, l'administration Trump a obtenu de lucratifs contrats d'armement avec l'Inde, ainsi qu'avec d'autres pays de la région. Par exemple, en juin, Lockheed Martin a conclu un contrat de 12 milliards de dollars pour la construction de 150 avions de combat F-16 avec l'Inde. De plus, Washington a autorisé la vente de drones de surveillance à la marine indienne.
Donc, si l'administration Trump préfère parler de rééquilibrage plutôt que de pivot, le choix des mots a peu d'importance. La réalité est que les États-Unis sous Trump poursuivent essentiellement, de concert avec leurs partenaires régionaux, la politique mise en place par l'administration Obama en Asie orientale. Cette politique est axée sur l'endiguement de la Chine.
Gilles Vandal, Professeur émérite à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke