Denis Dufresne

L’art de manquer son coup

ÉDITORIAL / La Ville de Sherbrooke est visiblement en train de manquer le bateau dans le dossier de la place Nikitotek, alors que les travaux préparatoires pour le déplacement de la rue des Grandes-Fourches et la construction d’un nouveau pont débutent dans trois mois et qu’un seul acheteur s’est manifesté avec une offre misérable de 30 000 $.

Sherbrooke estimait plutôt la valeur de cette scène extérieure à 3 millions $.

Après avoir jonglé depuis l’an dernier avec plusieurs scénarios, déménagement temporaire ou permanent, démantèlement et entreposage, l’administration municipale avait finalement décidé, en février dernier, de vendre cette infrastructure construite au coût de 6,4 M$, dont 3,4 M$ provenaient des coffres de la Ville.

Au moment de la mise en vente, Sherbrooke avait indiqué que, « selon des professionnels du domaine », cette scène valait environ 3 M$ et pourrait trouver rapidement preneur.

Visiblement, on s’est lourdement trompé.

Le prix offert par le seul acheteur potentiel, une entreprise de Victoriaville, représente 1 % de la valeur estimée par la Ville de Sherbrooke.

Autant envoyer ces installations à la ferraille!

Comment en est-on arrivé là? Comment expliquer ce qui ressemble à un manque de vision et de planification?

Ces tergiversations laissent songeur : on savait depuis plus de deux ans qu’il fallait déménager la scène en raison des travaux qui doivent débuter en août prochain.

Or les mois ont passé. Aujourd’hui, la Ville se retrouve littéralement coincée dans le temps et avec une offre d’achat ridicule.

Ce qui s’apparente maintenant à une vente de feu risque fort d’entraîner une énorme perte financière pour les contribuables.

De plus, le centre-ville va pâtir de la disparition de cet attrait touristique majeur puisque, jusqu’ici, aucune nouvelle proposition n’a été présentée.

Il y a bien sûr la pandémie de la COVID-19 qui complique les choses, mais quel attrait original aura à offrir le centre-ville cet été et les années subséquentes aux visiteurs et aux Sherbrookois? 

Cette scène extérieure couverte de 1015 sièges ne constituait pas un attrait touristique en soi, puisque ce sont les spectacles qu’on y présentait qui attiraient le monde.

Et malgré une cote d’amour variable chez les élus, la place Nikitotek a quand même eu un impact positif pour le centre-ville, en plus de fournir de l’emploi à de nombreux musiciens, artistes et techniciens sherbrookois.

Les spectacles thématiques présentés par le producteur Québec Issime (Cowboys, de Willie à Dolly, de 2014 à 2017, et Starmania, en 2018 et 2019), ont attiré des milliers de visiteurs et entraîné de retombées (2 M$ pour Starmania en 2018), selon les chiffres de Destination Sherbrooke.

Sans compter les spectacles indépendants, dont le groupe de jazz fusion Uzeb, l’Orchestre du 7e art et « Number Nine », pour les 50 ans de l’Album blanc de Beatles, qui ont fait salle comble.

Certains élus souhaitaient que la Ville de Sherbrooke conserve la place Nikitotek et l’installe ailleurs, notamment à l’angle des rues Aberdeen et Wellington Sud, pour éviter une vente de feu, mais le coût d’un déménagement avait été jugé prohibitif par la Ville.

N’aurait-on pu au moins choisir de la démanteler et de l’entreposer, le temps de voir venir? 

Il difficile d’imaginer qu’un tel investissement ne puisse demeurer dans la communauté.

Malheureusement le temps presse.

Les élus doivent prendre une décision rapidement pour limiter les dégâts et éviter un gaspillage éhonté des fonds publics, s’il n’est pas trop tard.