L’administration Obama avait compris que le développement de l’IA provoquerait une accélération de l’automatisation dans la réalisation de certaines tâches.

L’Amérique à l’ère de l’intelligence artificielle

ANALYSE / Le président Trump exposa en février dernier dans un ordre exécutif sa politique visant à permettre à la société américaine d’affronter les défis présentés par l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA). Cet ordre exécutif fut promulgué alors que les États-Unis sont engagés dans une rivalité féroce avec la Chine, non seulement au plan commercial, mais aussi dans le développement de l’IA. Cet énoncé de politiques manque cependant de vision à plusieurs niveaux.

Trump y affirme d’emblée que le maintien du leadership américain en matière d’IA est capital pour préserver la sécurité économique et nationale des États-Unis. Il met l’accent sur l’importance de bien cibler les programmes de développement technologique, la nécessité de revoir la réglementation gouvernementale américaine, de redéfinir le partage des données entre les secteurs privé et public, d’adapter les programmes d’éducation, etc.

Si l’administration Trump entrevoit de nombreux domaines où l’IA pourrait s’appliquer, allant du secteur militaire à celui de la santé, les actions proposées sont limitées. L’approche présentée ne repose pas sur une vision globale et aucun nouveau programme fédéral de financement n’est proposé pour relever ces nouveaux défis. Cet ordre exécutif consiste essentiellement à inciter les agences fédérales à hiérarchiser des fonds déjà existants.

Si certaines parties de son énoncé ressemblent beaucoup aux recommandations émises par l’administration Obama en 2016, les politiques proposées par Trump y sont beaucoup moins hardies. L’initiative de Trump repose essentiellement, non sur une vision audacieuse, mais sur des mots creux. Elle ne propose aucun schéma visant à adapter l’économie états-unienne et le monde du travail américain aux changements sociaux que l’arrivée de l’IA va générer.

L’administration Obama avait compris que le développement de l’IA provoquerait une accélération de l’automatisation dans la réalisation de certaines tâches. Si celle-ci offre de nouvelles opportunités économiques, elle va aussi perturber la vie de millions d’Américains. En transformant les modes de production et la gestion des services dans les prochaines décennies, l’IA va changer radicalement les moyens de subsistance de la majorité des familles américaines. Le défi est donc d’adopter des politiques pour contrer les effets néfastes de l’automatisation.

Dans cette perspective, Barack Obama proposait une vision ambitieuse abordant directement ce problème. Il entrevoyait comment l’IA changerait fondamentalement la dynamique du travail, générant la perte de dizaines de millions d’emplois. Pour faire face à ces nouveaux défis sociaux, Obama proposait une refonte fondamentale de la répartition de la richesse. Ce n’était rien de moins qu’une reconfiguration du fonctionnement du système capitaliste qu’il suggérait.

Plaçant le gouvernement au cœur du processus, l’administration Obama envisageait la nécessité de remplacer les grands programmes sociaux développés depuis le New Deal par l’instauration d’un revenu minimum garanti. Ce dernier devrait être octroyé libre d’impôt à tous les citoyens américains. Il ne serait pas nécessaire de travailler pour avoir droit à ce revenu minimal.

Dans l’optique d’Obama, les gens ordinaires auraient les revenus nécessaires pour se payer les services dont ils ont besoin et consommer les produits manufacturés par des industries automatisées. Plus encore, en taxant les plus riches et les profits des compagnies, le gouvernement fédéral disposerait des ressources financières nécessaires pour couvrir ses dépenses. La vision proposée par Obama pourrait paraître utopique, mais au moins elle fixait un objectif clair et proposait une vision ambitieuse pour ajuster la société américaine à l’arrivée de l’IA.

L’administration américaine consacre seulement 1,1 milliard de dollars annuellement au développement de l’IA, comparé à 15 milliards pour la Chine. Or, Trump demande simplement aux différentes agences américaines de « donner la priorité à la recherche sur le terrain en réaffectant les ressources dans les limites de leurs budgets existants ».

Dans son ordre exécutif, il propose aussi d’offrir des programmes de formation aux travailleurs touchés par l’automatisation. Pour couvrir le coût de cette formation, il demande simplement aux gestionnaires des programmes de bourses de faire de l’IA une priorité. Il ne tient pas compte du tout que le système d’éducation américain fait face présentement à un important manque de ressources humaines et financières.

Dans son ordre exécutif, Trump ne mentionne pas la question de l’immigration. Pourtant, cette problématique représente une question cruciale dans l’établissement d’un véritable programme de développement de l’IA. Depuis 150 ans, les États-Unis ont pris le leadership mondial dans l’innovation technologique et scientifique largement grâce à l’apport d’immigrants talentueux.

D’ailleurs, les étudiants étrangers constituent depuis les années 1960 la grande majorité des étudiants de doctorat en informatique dans les universités américaines. La capacité des États-Unis d’attirer des talents mondiaux représentait jusqu’ici une arme secrète américaine. Or, l’administration Trump vient de révoquer le poste de programmeur informatique comme profession protégée dans le cadre du programme de visas. Cette directive limite la capacité américaine d’attirer des scientifiques étrangers ou de donner à des étudiants étrangers un statut d’immigrant permanent.

En ce sens, cette directive réduit énormément la capacité des États-Unis de maintenir un leadership en IA. Le marché de l’emploi américain ouvre chaque année plus de 500 000 postes en informatique. Toutefois, seulement 43 000 Américains obtiennent chaque année un diplôme en informatique dans les universités américaines. Les postes disponibles étaient largement pourvus par des étrangers.

Dans son ordre exécutif de février, Trump indique clairement que sa priorité visait à concurrencer la Chine dans le développement de l’IA. Toutefois, l’administration Trump semble incapable de proposer une vision cohérente permettant de maintenir le leadership mondial américain dans ce domaine.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.