Gilles Vandal
Images illustrant les Aztèques
Images illustrant les Aztèques

La variole et la conquête du Mexique

CHRONIQUE / En 1519, Hernan Cortes se lança avec 500 hommes dans la fabuleuse aventure de conquérir le Mexique, un pays ayant alors une population de 30 millions d’habitants, dont près de 20 millions vivaient au sein de l’empire aztèque. Il réussit cet exploit quasi impossible en l’espace de deux ans. La conquête se termina en août 1521 avec la chute de Tenochtitlan, la capitale de l’empire aztèque, une ville avec une population estimée à environ 400 000 habitants. C’était le début de la domination espagnole sur le continent américain.

Les Espagnols disposaient d’un armement nettement supérieur aux Aztèques, en plus d’avoir des tactiques militaires beaucoup plus sophistiquées. Comme conquérants, ils avaient aussi un avantage psychologique. Ils savaient ce qu’ils cherchaient. En contrepartie, les Espagnols étaient des inconnus pour les Aztèques.

Toutefois, il existe un facteur prédominant dans la conquête du Mexique. En effet, une série d’épidémies de variole, débutant dès octobre 1520, décima la population locale. Si 40 000 Aztèques moururent dans les batailles dans la seule ville de Tenochtitlan, les données montrent qu’au moins 200 000 autres indigènes succombèrent durant l’hiver 1520-1521 à cause de la variole. La population de Tenochtitlan avait été réduite ainsi de 60 % en l’espace d’un an.

Les épidémies de variole, ainsi qu’une de salmonelle entre 1545 et 1548, provoquèrent une chute dramatique de la population du Mexique. En 1600, la population totale du pays avait été réduite à environ deux millions d’Amérindiens. Le cas du Mexique ne fut pas unique. Par exemple, Hispaniola qui avait une population d’un million en 1492, n’avait plus que 30 000 habitants en 1520. Or, la variole était la cause principale de cette chute démographique dramatique.

La variole fut introduite au Mexique en 1520 avec l’arrivée d’une deuxième armée espagnole de 500 hommes dont la mission consistait à capturer Cortes. Dans cette armée, il y avait un esclave d’origine africaine ainsi que des Amérindiens de Cuba qui étaient infectés par la variole. Quatre mois après l’arrivée de cette deuxième armée au Mexique, la variole se propageait à Tenochtitlan, ainsi qu’au reste de l’empire aztèque et autres régions du Mexique.

Dans un témoignage laissé par un observateur aztèque, il est possible de percevoir les effets effroyables que la variole eut sur la population indigène de Tenochtitlan. Il décrit comment la maladie dura 70 jours et comment elle frappait tout le monde dans la ville. Alors que des plaies éclataient sur les visages des victimes, ces derniers devenaient couverts d’éruptions cutanées des pieds à la tête. La souffrance était si terrible que personne ne pouvait marcher ou même bouger. Incapable de se lever pour se nourrir, beaucoup sont ainsi morts de faim.

Cette vision apocalyptique des effets de la variole sur la population amérindienne est confirmée par Bernal Diaz, le chroniqueur espagnol de la conquête du Mexique. 

Diaz affirme qu’il était impossible pour les Espagnols de marcher dans les rues de la ville sans fouler des corps d’Amérindiens victimes de la variole. Il ajouta que « la puanteur était si grave que personne ne pouvait la supporter…». La situation était telle que même Cortès serait devenu malade en respirant ces odeurs.

Toribio Motolini, un moine franciscain, corrobora les propos de Diaz. Il reconnaissait que les Amérindiens mourraient en masse, comme des punaises de lit, n’ayant aucun remède pour contrer la maladie. Dans beaucoup de maisons, tous les membres de la famille mourraient. Le nombre de morts était tel qu’il était impossible de les enterrer tous. On transformait souvent leur maison en tombes en les abattaient tout simplement la maison sur eux. 

Les historiens estiment que de 30 à 35 % de la population du Mexique décéda en avec la pandémie de variole de 1520-1521. En effet, en même temps que la variole frappait Tenochtitlán, elle se propagea aussi aux autres villes mexcaines. Même les alliés de Cortès, tels que les habitants de Tlaxcala vivant à plus de 100 km de la capitale aztèque, devinrent victimes de la maladie.

Vázquez de Ayllón, un juge espagnol attaché à l’audience de Saint-Domingue et qui faisait partie de la deuxième armée espagnole débarquant au Mexique, remit le premier rapport officiel sur les effets de la variole dans la conquête du Mexique. Dans son rapport envoyé à l’empereur Charles Quint, il date au 30 août 1520 l’introduction de la variole dans le centre du Mexique. Il note aussi comment les alliés des Espagnols, aussi éloignés que l’île de Cozumel, succombaient à la maladie.

La variole touchait tous les Aztèques. Comme leur système immunitaire était inefficace contre cette maladie, la variole ne faisait pas de différence entre les âges, le genre ou la condition sociale. Les soldats aztèques étaient rendus si faibles qu’ils perdaient la volonté de résister aux Espagnols. En conséquence, personne n’avait la force nécessaire pour amener la nourriture dans la ville. Une famine généralisée amplifia l’hécatombe causée par l’épidémie.

Bien que Cortes ne mentionne qu’un seul chef amérindien, Maxixcatzin, mourant de la variole dans son rapport officiel de la conquête. Ce dernier était le prince gouvernant Tlaxcala et avait été l’artisan de l’alliance avec les Espagnols. En effet, Cuitláhuac, frère et successeur de l’empereur Moctezuma II, est aussi décédé de la variole. Plusieurs seigneurs de Chalco, une ville située à 25 km de Tenochtitlan, furent également victimes de la variole.

En plus des récits espagnols, les sources nahuatl (langue aztèque) décrivent en détail les ravages que la variole eut non seulement à Tenochtitlan, mais aussi dans les autres grandes villes du centre du Mexique. Les élites politiques et militaires de tout l’empire aztèque succombèrent en grand nombre. Définitivement, la variole devint l’arme secrète de Cortes pour réaliser la conquête du Mexique.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.