La crise du verglas a certainement été l’une des expériences marquantes de ma carrière journalistique. Même si la ville était privée d’électricité, le quotidien n’a pas raté une seule journée de publication.

La solidarité du verglas

Il y a 20 ans, une bonne partie du Québec croulait sous une épaisse couche de glace. La crise du verglas en 1998 a privé d’électricité jusqu’à 1,4 million de foyers. Dans ce qu’on a appelé le triangle noir, formé par les villes de Saint-Hyacinthe, Saint-Jean-sur-Richelieu et Granby, certains abonnés ont passé plus d’un mois sans courant. C’est lors de situations catastrophiques de ce genre que l’homme fait généralement preuve de ses meilleurs élans de générosité.

À cette époque, j’occupais le poste de directeur de l’information à La Voix de l’Est de Granby tout en habitant à Sherbrooke. La crise du verglas a certainement été l’une des expériences marquantes de ma carrière journalistique. Même si la ville était privée d’électricité, le quotidien n’a pas raté une seule journée de publication.

Cet exploit revient à toute l’équipe, des journalistes jusqu’aux camelots, qui ont tenu le fort pour maintenir leur journal en vie. Cette détermination me prouve encore aujourd’hui à quel point un média d’information peut être important pour une communauté. Granby et Sherbrooke ont une chance extraordinaire de pouvoir compter sur des quotidiens comme La Voix de l’Est et La Tribune.

Durant le trajet vers Granby, j’étais d’abord frappé par la démarcation du verglas. À Waterloo, une ligne était comme tranchée au couteau sur l’autoroute. Au retour le soir, c’est l’éclairage de la 10 entre Magog et Deauville qui me sautait pour ainsi dire aux yeux. J’acceptais difficilement qu’une ville comme Granby puisse manquer d’électricité, tandis qu’on semblait la gaspiller pour éclairer champs et forêt sur cinq à six kilomètres.

« J’ai vu toute l’humanité dont les Québécois sont capables », se souvient l’ancienne conseillère municipale de Sherbrooke Nathalie Goguen. Cette humanité dans le triangle noir s’est traduite par le prêt de centaines de génératrices et le don de milliers de cordes de bois de chauffage. Un jour, un photographe est revenu au journal avec la photo d’une bûche de bois marquée par son expéditeur… du Nouveau-Brunswick!

Ancien maire d’Austin et préfet de la MRC de Memphrémagog, Roger Nicolet a joué un rôle important dans l’après-crise en présidant la commission spéciale chargée de se pencher sur les événements. Celui-ci a proposé un véritable projet de société en suggérant entre autres d’enfouir les fils du réseau de distribution dans les villes. Pour une question de coûts, Hydro-Québec n’a évidemment pas retenu sa suggestion.

La société d’État a toutefois renforcé son réseau, installant entre autres des pylônes anticascades sur les lignes de transport à haut voltage. En cas de problème majeur, les fils vont simplement tomber au sol afin de protéger les pylônes. Dans la région de Québec, 381 km de lignes ont aussi été dotés d’un déglaceur. L’Estrie et la Val-Saint-François ont par ailleurs accepté à contrecœur la construction d’une nouvelle ligne entre le poste Des Cantons à Val-Joli et Hertel à La Prairie. Cette ligne a bien sûr sécurisé l’approvisionnement électrique de Montréal, mais permet aussi d’exporter aujourd’hui l’électricité vers les États-Unis même si Hydro-Québec s’en défendait à l’époque.

« Le réseau est certainement plus robuste qu’il ne l’était », a reconnu Roger Nicolet à La Presse +.

Le Québec est sorti grandi de la crise du verglas de 1998. Tant mieux, parce que des événements climatiques extrêmes se pointent à l’horizon. Même renforcé, le réseau électrique ne sera jamais totalement à l’abri des catastrophes. Une seule chose demeure cependant à toute épreuve, et c’est la solidarité des Québécois.