La révision problématique de l’ALENA

ANALYSE / Les relations commerciales canado-américaines sont toujours un sujet miné portant à la controverse de part et d’autre de la frontière. En 1866, les États-Unis abrogeaient le traité de réciprocité qu’ils avaient signé en 1854. En 1911, Laurier perdit le pouvoir, parce qu’il proposait de conclure un traité de libre-échange avec Washington. La conclusion du traité de libre-échange menant à l’ALE, puis à l’ALENA, fut aussi un sujet épineux qui marqua les élections canadiennes de 1988 et de 1993.

Lors de la dernière campagne présidentielle, Donald Trump a développé une rhétorique commerciale dénonçant les accords de libre-échange qui favorisaient indûment des concurrents étrangers vis-à-vis des entreprises américaines. Mettant l’accent sur le principe de « L’Amérique d’abord », le futur président cibla particulièrement l’ALENA comme le pire accord commercial que les États-Unis ont signé dans le monde. Conséquemment, il fit de sa renégociation une priorité, voire de son abrogation.

Tout changement dans les relations économiques avec les États-Unis doit préoccuper les Canadiens au plus haut point. Un emploi sur deux est lié au commerce international. Or, 70 % du commerce extérieur canadien est effectué avec les États-Unis. Les Canadiens ont donc raison de suivre avec beaucoup d’intérêt ce débat.

Toutefois, il faut se rappeler qu’en dépit de l’ALENA, les relations commerciales canado-américaines n’ont pas toujours été faciles depuis 1994. Il y a eu plusieurs incidents de guerres commerciales, de représailles économiques, de plaintes d’emplois perdus et d’allégations de dumping. Néanmoins, les deux pays ont su maintenir une relation commerciale forte.

Or, aussi incroyable que cela puisse paraître à des Canadiens, durant la campagne de 2016, Trump n’a pas hésité à décrire le Canada comme un prédateur économique qui n’hésitait pas à profiter de la naïveté américaine. Le Canada devient donc un gros méchant et les États-Unis ne sont que la victime. Depuis, Trump a réitéré sa détermination à retirer son pays de l’ALENA si son administration n’obtenait pas les changements désirés.

Si l’importance de maintenir l’ALENA est indéniable non seulement du point de vue canadien, il l’est aussi du côté américain. Les relations économiques et l’intégration des industries entre les deux pays sont devenues telles que neuf millions d’emplois aux États-Unis et trois millions au Canada dépendent étroitement de l’accord. Pour une majorité d’États américains, le Canada est le plus grand marché d’exportation. D’ailleurs, chaque jour deux milliards de biens et services transitent à la frontière. Mais en dépit de ces faits, la position de Trump semble inflexible.

Avant même l’élection de Trump, un virage protectionniste était déjà évident aux États-Unis. Ce dernier n’a eu qu’à surfer sur ce sentiment. De plus, ce virage est accentué par plusieurs décisions discrétionnaires de la nouvelle administration. Or, comme le Canada a déjà un commerce de biens légèrement déficitaire avec les États, ce qui est encore plus vrai dans le transfert des paiements, il est difficile de voir comment Ottawa pourrait acquiescer aux exigences américaines.

Paradoxalement, Trump ne s’est pas rendu compte qu’en recourant à une fausse menace de sécurité nationale pour imposer ses tarifs sur l’acier et l’aluminium, il a offusqué toute la société canadienne. En imposant des tarifs, Trump pensait faire plier le Canada. La forte réaction du Canada devenait inévitable, ce qu’il n’a pas compris non plus comme intimidateur en chef. Ce faisant, il a déclenché une guerre commerciale et politique avec son plus proche allié. Le Canada n’avait pas d’autre choix que de s’engager dans cette voie.

Des effets négatifs

À la suite de l’imposition de tarifs sur l’acier et l’aluminium canadien, le gouvernement a répliqué par des mesures similaires imposant 16 milliards de dollars sur des produits en provenant des États-Unis. Le gouvernement Trudeau a adopté la ligne dure. Il refuse de se faire intimider. Cette réplique frustre d’autant plus le président américain.

Dans l’éventualité possible d’un échec, l’abrogation de l’accord aurait de part et d’autre de sérieux effets négatifs. La monnaie serait dévaluée, alors que les Bourses chuteraient. Sans provoquer une récession, la croissance économique serait réduite des deux côtés de la frontière d’environ 0,7 %. Les inquiétudes créées dans les industries entraîneraient un ralentissement dans les projets d’investissement au Canada. Une réorganisation majeure dans de nombreuses industries, comme celle de l’automobile, des transports ou de l’aérospatiale serait nécessaire. La circulation des biens, des personnes et des capitaux serait fortement perturbée. 

Par ailleurs, des contestations juridiques seraient enclenchées devant les tribunaux américains et auprès de l’OMC par le gouvernement et des entreprises canadiennes. L’économie se réorienterait vers de nouveaux marchés en Europe et en Asie. La montée d’un sentiment antiaméricain serait inévitable. Etc.

D’un échec, il est toujours possible de percevoir un aspect positif. Par exemple, l’abrogation en 1866 du traité de réciprocité donna l’impulsion nécessaire à la création de la Confédération canadienne. Le Canada peut donc survivre à un nouveau traumatisme dans ses relations avec les États-Unis. 

En fin de compte, le Canada est mieux sans accord qu’avec un mauvais accord. 

Le pays a vécu sans l’ALENA avant 1994. En l’abandonnant, le pays retrouverait une partie de sa souveraineté perdue et deviendrait ainsi moins vulnérable aux pressions américaines. Par contre, selon les règles de l’OMC, l’abrogation de l’accord ne mettrait pas fin au commerce entre les deux pays. Les tarifs ne feraient que le ralentir. L’abrogation de l’accord placerait aussi les États-Unis dans un état de faiblesse. 

Néanmoins, les dernières informations qui ont transpiré sur les négociations pointent vers la conclusion possible d’un accord. Pour ce faire, le Canada devra accepter de faire certaines concessions. Trump pourrait ainsi claironner une victoire mitigée.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Note aux lecteurs : Ce texte a été écrit avant que l'accord survienne tard dimanche soir.