Le dernier mois a été marqué par une série de « gaffes racistes » de la sénatrice du Mississippi Cindy Hyde-Smith, qui a été élue au second tour face au démocrate Mike Espy à l’élection partielle de novembre dernier.

La résurgence d’un passé troublé au Mississippi

ANALYSE / Dans son Requiem pour une nonne de 1951, William Faulkner décrivait de manière éloquente comment « Le passé n’est jamais mort. Ce n’est même pas le passé ». La véracité des paroles de Faulkner se vérifie plus que jamais aujourd’hui au Mississippi, son État natal.

Durant les années 1960, le Mississippi a connu de graves incidents raciaux liés à une résistance massive des Blancs à l’implantation des droits civiques. Depuis, l’État semblait avoir fait des pas de géant dans l’acceptation des « principes de pluralisme racial, d’égalité sociale et de droits humains ».

Toutefois, le progrès ne fut pas toujours uniforme. En avril 1989, lors d’une visite que j’effectuais à Ole Miss, la plus vieille université du Mississippi, j’ai assisté à une parade d’étudiants nouvellement gradués costumés en soldats confédérés du sud. La directrice du centre William Faulkner fut choquée par la démonstration étudiante, affirmant que les Mississippiens semblaient incapables de tirer des leçons de leur passé douloureux.

Or, la récente campagne sénatoriale a fait réapparaître au Mississippi les fantômes de la guerre civile américaine, de la romantisation de la cause sudiste et de la vision d’un État ségrégationniste dans lequel les Afro-Américains sont lynchés et privés du droit de vote. En effet, le dernier mois a été marqué par une série de « gaffes racistes » de la sénatrice Cindy Hyde-Smith et du rappel de son engagement personnel vis-à-vis la cause confédérée. 

Les sympathies confédérées de Mme Hyde-Smith ont resurgi dans le cadre de la campagne électorale : membre de l’association des « filles de la Confédération », opposition personnelle à la déségrégation scolaire, volonté de renommer la principale autoroute de l’État sous le nom de Jefferson Davis, l’ancien président de la Confédération, et promotion de la Confédération comme un âge d’or pour le Mississippi. 

Plus encore, après avoir déclaré le 2 novembre à un partisan ultraconservateur à Tupelo qu’elle assisterait au premier rang à une pendaison publique, elle attendit neuf jours avant d’émettre de tièdes excuses. Elle s’empressa ensuite d’accuser son adversaire démocrate de vouloir utiliser sa mauvaise blague de manière démagogique.

Mme Hyde-Smith s’est donc montrée très insensible au douloureux passé racial du Mississippi. En effet, ce « genre de blague » est pour le moins de mauvais goût dans un État où au moins 581 Afro-Américains ont été lynchés entre 1883 et 1968, faisant du Mississippi l’État ayant eu le plus grand nombre de lynchages durant cette période. En tout cas, ses partisans ont très bien compris l’allusion. 

De plus, le 3 novembre, devant un groupe d’étudiants blancs de l’université du Mississippi, elle souscrivit à l’idée de priver de leur droit de vote les étudiants des « autres collèges et universités » qui votaient démocrates, faisant ainsi une allusion directe aux étudiants des collègues et universités afro-américains. Elle affirma après coup que ce n’était qu’une autre « blague mal formulée ».

Ici encore, une politicienne chevronnée comme Mme Hyde-Smith ne devrait pas faire ce genre de blague. Elle devrait savoir que le Mississippi fut le premier État à inscrire en 1890 dans sa constitution les lois Jim Crow qui imposaient des taxes sur le droit de vote et un test d’alphabétisation surtout appliqués aux Afro-Américains.

Loin d’être des blagues, les propos controversés de Mme Hyde-Smith semblent plutôt révéler le fond de sa pensée. Comme son État, Mme Hyde-Smith est profondément conservatrice. Sa candidature fut contestée lors des primaires républicaines de juin 2018 par Chris McDaniel, un ancien législateur d’État aux sympathies nationalistes blanches.

Or McDaniel décida de se présenter comme républicain indépendant aux élections du 6 novembre où il obtint 17 % des suffrages, comparé à 41 % pour Mme Hyde-Smith. Cette dernière avait donc besoin d’abord de diminuer l’attrait de McDaniel dans l’électorat blanc, puis de s’assurer que les partisans de ce dernier ne s’abstiennent pas lors du second tour.

L‘État du Mississippi est composé démographiquement de 58 % de Blancs et de 37 % d’Afro-Américains. Si les Blancs soutiennent à 84 % les candidats républicains, les Afro-Américains sont démocrates à 94 %. Dans une telle atmosphère de polarisation raciale, tout se joue dans la capacité des républicains à faire sortir le vote blanc. 

En recourant à une stratégie insidieuse et en manifestant une profonde sympathie à l’égard des mouvements du nationalisme blanc, Mme Hyde-Smith obtint le 27 novembre dernier 54 % des voix contre 46 % pour son adversaire démocrate. Ce faisant, elle a démontré que le nombre d’électeurs blancs modérés est encore très restreint au Mississippi.

Sa victoire confirme aussi comment la rhétorique trumpienne fonctionne encore parfaitement au Mississippi. Pour 2020, Donald Trump sait donc qu’il pourra compter sur cet État qui est crucial pour ses chances de réélection.

Mais, en détruisant l’image du Mississippi comme un État capable de composer avec ses « démons » du passé et de rompre avec son héritage de l’esclavage, de la ségrégation raciale et de la glorification des héros confédérés, Mme Hyde-Smith se trouve à perpétuer les stéréotypes sudistes. Faulkner avait raison en disant que « le passé n’est jamais mort ».

Pour les républicains dans le reste du pays, l’image projetée de leur parti au plan national par l’élection du Mississippi devrait être préoccupante. Non seulement le Mississippi émerge comme étant irrémédiablement raciste, mais dans le processus, l’image du parti républicain comme étant un parti essentiel rébarbatif aux minorités ethniques ou raciales se trouve aussi renforcée.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.