Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Ce participant à un rassemblement électoral du président Donald Trump à Wilkes-Barre, en Pennsylvanie, en 2018, affiche ses croyances en grosse lettre.
Ce participant à un rassemblement électoral du président Donald Trump à Wilkes-Barre, en Pennsylvanie, en 2018, affiche ses croyances en grosse lettre.

La relation malsaine entre Donald Trump et QAnon

Chronique / Jusqu’en 2016, il était inconcevable pour un politicien américain de devenir un candidat républicain au Congrès ou à la présidence en épousant des vues extrémistes ou en adhérant à des théories conspirationnistes. Toutefois, Donald Trump, théoricien par excellence des théories du complot, a inauguré une nouvelle ère. Or, ses tweets sont lus par plus de 85 millions d’abonnés.

Par l’intermédiaire des médias sociaux, une nouvelle génération de politiciens en herbe promeut et amplifie des vues marginales, n’ayant aucun fondement dans la réalité. Par exemple, ceux-ci n’hésitent pas à discréditer des dizaines de politiciens traditionnels en les accusant d’être des adorateurs de Satan et à alléguer que des bureaucrates encouragent l’abus sexuel des enfants. 

Parmi les groupes promouvant les théories conspirationnistes, QAnon se démarque comme étant le plus extrémiste. L’émergence du phénomène QAnon est si dangereuse pour la démocratie américaine que le FBI n’a pas hésité cet été à qualifier QAnon de groupe représentant une menace potentielle de terrorisme intérieur. Fondé en octobre 2017, QAnon a connu depuis un développement ahurissant. Avec la pandémie de COVID-19, sa croissance est devenue exponentielle.

Marc-André Argentino, spécialiste de la montée des groupes extrémistes aux États-Unis, décrit comment QAnon s’est développé rapidement par l’entremise des plates-formes grand public : Facebook, Twitter, YouTube et Telegram. Le nombre d’adhérents au groupe sur Facebook a bondi cette année de 800 % pour atteindre 1,7 million, tandis que sa croissance fut de 85 % sur Twitter et atteint les 400 000 adhérents. Par ailleurs, 300 000 à 400 000 de ses adhérents publient régulièrement des articles sur Facebook, Twitter et Telegram.

Par ailleurs, les théories conspirationnistes de QAnon, aussi farfelues qu’elles puissent être, sont reprises par les chaînes Fox News et OAN, qui les donnent comme véridiques. Pire encore, ses théories du complot sont ensuite répétées par le président Trump et même endossées par certains candidats républicains au Congrès.

Jusqu’ici, les militants d’extrême droite se contentaient d’afficher ouvertement leur islamophobie et leurs tendances néonazies. Maintenant, ces mêmes individus réussissent par l’intermédiaire de théories du complot à s’infiltrer dans l’appareil politique. Laura Loomer, une militante d’extrême droite fière d’être islamophobe, a remporté les primaires républicaines comme candidate au Congrès dans un district de la Floride.

De même, Marjorie Taylor Greene — connue pour ses déclarations désobligeantes à l’égard des juifs, des Afro-Américains et des musulmans — est aussi une grande promotrice des théories du complot, affirmant entre autres choses qu’Obama était un musulman qui promouvait l’immigration musulmane aux États-Unis, que le milliardaire juif George Soros avait collaboré avec les nazis et que la fonction publique fédérale était soumise à une invasion musulmane. Ces déclarations fausses ne l’ont toutefois pas empêchée d’être désignée le 11 août comme candidate au Congrès dans un district solidement républicain de la Géorgie.

Donald Trump est adepte depuis longtemps des théories du complot. Il fut le principal promoteur dès 2011 de la théorie selon laquelle Barack Obama n’était pas né aux États-Unis. Devenu président, il poursuivit dans la même voie en accusant par exemple Obama d’avoir ordonné l’espionnage de sa campagne de 2016 et en soutenant que ce fut l’Ukraine, et non la Russie, qui avait interféré dans les élections de 2016.

Concernant QAnon, Trump flirte depuis un certain temps avec le groupe. Il affirme d’ailleurs qu’il comprend pourquoi ses adhérents l’apprécient beaucoup. Il ajoute que les membres de ce groupe sont « des gens qui aiment notre pays » et que leurs prises de position représentent une sorte d’antidote aux manifestations et à la violence prévalant dans les grandes villes du pays.

Au fil des ans, Trump a démontré qu’il était particulièrement doué pour intégrer des théories conspirationnistes farfelues dans ses discours et ses tweets. Par ailleurs, il a découvert que la promotion de théories du complot lui permettait de se faire du capital politique aisément et de dominer les discours publics. Or, il existe une symbiose entre les théories soutenues par QAnon et la vision politique de Trump. 

Cette concordance dans la promotion des théories conspirationnistes permet à Trump de promouvoir son programme politique. Non seulement le président peut utiliser sa célèbre phrase « beaucoup de gens disent » pour affirmer une nouvelle théorie conspirationniste, mais les adhérents à QAnon représentent aussi les supporteurs du président les plus visibles lors des rassemblements de sa campagne 2020 et de la contestation au verrouillage anti-coronavirus. 

Par exemple, les membres de QAnon ont soutenu successivement différentes théories conspirationnistes concernant le coronavirus. Celles-ci vont d’une affirmation fausse selon laquelle la maladie se propage par des réseaux cellulaires 5G à une allégation selon laquelle celle-ci est le fruit d’une conspiration chinoise pour affaiblir les États-Unis ou encore à l’assertion que la pandémie fut créée par les démocrates pour permettre à Biden de ne pas se présenter en public et d’empêcher Trump de tenir des ralliements politiques. En aucun cas, selon les complotistes, la propagation de l’épidémie n’est due à l’incurie de Trump.

Paradoxalement, s’il y a des théories conspirationnistes qui tiennent la route, elles proviennent de Trump. Il a adopté une série de mesures pour réduire le nombre de cas testés pour le coronavirus afin de réduire le nombre officiel de personnes infectées. De même, différentes mesures ont été prises pour ne pas réduire le nombre des décès liés au coronavirus en renvoyant chez eux les malades en phase terminale. Les hôpitaux ne rapportent pas ainsi ces morts. Il ne veut tout simplement pas que les Américains soient bien informés de la véritable situation.

En ce qui concerne les élections 2020, il conspire aussi pour transformer sa défaite éventuelle en victoire. En incitant à la violence dans les rues des grandes villes, il cherche à centrer l’élection non sur la pandémie ou le chômage, mais sur le besoin de sécurité. De même, la décision de ne pas informer le Congrès de la sécurité des élections vise à permettre à la Russie d’interférer en toute impunité. Clairement, Trump pratique ce qu’il accuse les autres de faire.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.